Université de Cergy-Pontoise

UFR de Lettres et Sciences Humaines

Spécialisation Sciences du Langage

Octobre 2006                       

Julie Masmejean

 

 

 

De la manœuvre des mœurs et du silence des mots dans le     lexique français.

Itinéraire d’une bienséance langagière inédite :

le Politiquement Correct, entre splendeur et trahison.

 

 

 

 

 

                                                         Plan                               

 

 

 

 

Introduction

 

 

 

 

CHAPITRE 1 : Origines, étendues et influences d’un phénomène linguistique citoyen du monde

 

 

 

I/ Origines et passif du politiquement correct

 

1) Jadis, la langue de bois

 

A-    Bref récit généalogique

a-      une naissance confuse

b-     un statut à part entière

B-     La Novlangue, prémonition ou résultante de la langue de bois ?

 

2) Le « politically correct” made in USA, le nouvel “American Dream”

 

A-    Une prise de conscience élitiste

B-    « Extension du domaine de la lutte »

C-    Bienvenue au pays de l’érable

 

 

II/ Le politiquement correct au pays des Lumières

 

1) Le courant des Précieuses

 

A-    Une prétentieuse distinction linguistique

      B- Une entreprise de refonte lexicale

C-  Une ridicule facétie

D-    Quelques réminiscences de la Préciosité

 

2) Un phénomène sociolinguistique choisi et légitimé : des synonymes et des clones

 

A-    La chance du débutant

B-     L’Hexagonal

C-    La « soft-idéologie »

D-    Le multiculturalisme

E-     La pensée unique

 

 

III/ Le politiquement correct à la française, l’utopie contemporaine

 

1) Des débuts prometteurs

 

2) Le politiquement correct, essence de la langue française

 

A-    Une innéité discursive

B-    Un cas pratique : Le Nouveau Littré

 

3) Un utopique aveuglement : la quête effrénée d’une langue parfaite

 

     A-  La langue des « Droits de l’Humain »

     B-  Une naïveté originelle

C-    Un idéal périssable

 

4) Le jour où Candide rencontra Pollyana : de la muse à l’icône

 

 

IV/ État dictionnairique d’un phénomène linguistique polysémique

 

1) Entre oubli et absence, le manque de conviction du dictionnaire Hachette

 

A-    Un sectaire politiquement correct

B-    Des synonymes discrets

 

2) Le Petit Larousse ou l’assise lexicographique

 

A-    Une évolution diachronique pertinente

B-    Une richesse synonymique

 

3) Le Petit Robert ou la pertinence des définitions

 

     A-  Le politiquement correct, un mouvement linguistique enfin reconnu

     B-  Un choix stratégique

 

 

V/ Une grande épopée linguistique

 

1) Le politiquement correct, du langage à la langue en passant par le discours

 

2) Entre idiome et sociolecte

 

3) Le discours politiquement correct, de l’incompréhension à la négation p.57

 

A-    Le politiquement correct, un discours codé

B-    Un paradoxe innommable : un discours anti-langage

 

4) De l’omniprésence de la norme

 

 

 

 

CHAPITRE 2 : Des interdictions aux astuces : ligne de conduite du phénomène sociolinguistique qui submergea la langue française

 

 

 

I/ Politiquement correct, vocabulaire tabou et indicible

 

1) La notion de tabou au cœur de la philosophie politiquement correcte

 

A-    Le tabou, un statut en devenir

B-     Un vocabulaire renié

a-      l’exclusion

b-     origines et religions

c-      le corps ingrat et sale

d-     la sexualité

e-      la guerre

f-       la vieillesse, la maladie et la mort

 

2) Indicible et politiquement correct

 

 

II/ Les outils rhétoriques, faire valoir de la bienséance

 

1) Les figures de style du politiquement correct

 

A-    Une hypothétique paraphrase

B-    Un discours emphatique

a-      la litote

b-     l’oxymore

c-      la périphrase

 

2) L’euphémisme, valet indispensable du politiquement correct

 

A-    Un allié de choix

B-    Les différents degrés d’euphémisation de la langue : naissance, succès et fin

 

 

III/ De la tactique lexicale à la technique discursive

 

1) Les mots clefs du politiquement correct

 

A-    Évènement

B-    Variante

C-    Accompagner

D-    Rendez-vous

E-     Déficit

F-     Communauté

G-    Culture

H-    Gérer

I-       Émergeant

J-      Citoyen

K-   « Un petit peu »

L-     Espace

 

2) La « guillemetmania »

 

3) De la siglaison à la siglomanie

 

 

IV/ La pleine ascension du politiquement correct

 

1) Un antidote contre « l’incorrect-Isme »

 

2) L’hypnotique boite noire

 

3) De la récurrence des sons sur le PAF

 

 

V/ Le lexique du nouveau français : précis de vocable franco-français à l’usage des novices

 

 

 

 

 

CHAPITRE 3 : De limites en excès, la lente décadence d’un système linguistique indestructible

 

 

 

I/ Limites et critiques d’une grande imposture

 

1) Le politiquement correct, sentinelle des temps modernes

 

A-    Le déni de l’individu

B-     Contrôle des mots et des mœurs

C-    Une censure légitimée

 

2) Le règne de la « vérité différée »

 

A-    L’ambiguïté du politiquement correct : flou artistique, abstraction des sens ou manipulation ?

B-    Une peur évidente du réel

C-    Rhétorique et politiquement correct : l’impossible vérité

 

3) Nihilisme de la langue et de la pensée

 

4) La difficile quête de légitimité de la « langue de sucre »

 

A-    Un nouveau regard porté sur le politiquement correct : la théorie d’André Semprini

B-    De l’inutilité du langage politiquement correct

 

 

II/ Aléas et dérives d’une pseudo bienpensance

 

1) L’incrédule déraison du politiquement correct

 

2) Les excès de la féminisation

 

3) Blanche-Neige sans les sept nains : Index des contes et de la littérature de jeunesse

 

 

III/ Être ou ne pas être politiquement correct : la nouvelle donne existentialiste

 

1) De l’humour à l’ironie, le politiquement correct ridiculisé

 

A-    Un jeu burlesque sur la langue

B-    Une cabale raillée

 

2) Le politiquement correct, vendu et pendu

 

A-    Une impossible norme dictionnairique

B-    Le politiquement correct à reculons

C-    Sous les normes, la liberté : la fin d’un règne

 

3) Une dérive prévisible : le refus du politiquement correct ou l’acquiescement de la haine

 

 

IV/ Le franc parler, ultime recours contre la langue de l’envahisseur ?

 

1) Penser l’impensable : les hommes politiques au service de la vérité

 

A-    Petite chronique politicienne au royaume du politiquement correct

B-    Le politiquement correct en chute libre

C-    Le cas Sarkozy

 

2) Le franc parler, un souffle nouveau

 

A-    Les clefs du « parler-vrai »

B-    Une reconnaissance de droit commun

 

3) Une dichotomie redoutable : entre franc parler et politiquement incorrect

 

 

 

Conclusion

 

 

 

 

 

 

 

INTRODUCTION

 

 

 « Le langage transporte avec lui les valeurs d’une civilisation »

 (Nietzsche, Généalogie de la morale)

 

 

Parce que le langage est le principal moyen d’expression de l’homme, il peut être comme le prophétisait Ésope, « la pire et la meilleure des choses ».

Le langage, parce qu’il révèle la beauté mais aussi toute la cruauté de l’homme, est un instrument risqué et ambigu, capable de servir toutes les causes. Il adoucit ou affaiblit, fait l’éloge ou détruit.

Tantôt allié, tantôt ennemi, le langage s’éprend et se moque tour à tour des hommes qui l’utilisent, exerçant là une sorte de sélection.

Ainsi, lorsqu’en 1647, Claude Vaugelas publiait ses Remarques sur la langue françoise, il dessinait là le premier fossé entre la langue du peuple et celle de « l’élite », à l’époque, la cour.

Il semble que ce fossé ne se soit jamais résorbé. Bien au contraire.

Jusqu’au 19e siècle, la langue de la bourgeoisie s’est opposée aux divers patois français, creusant toujours un peu plus l’inégalité langagière.

Au 20e siècle, on croit en vain sous le poids de certaines convenances, à un unilinguisme.

Mais le langage semble être devenu le faire valoir d’une appartenance morale, sociale, économique et culturelle.

Entité mythifiée d’un pouvoir divin qui permet de décider ce qui sera à même d’exister par le simple fait de nommer, on dit et on se dit grâce à lui.

On parle comme un jeune, comme un bourgeois, comme un professeur, comme un médecin, comme une personne âgée, comme un politicien…

Sorte de révélateur de l’être, notre langage dit qui l’on est, et c’est pour mesurer cette impossible unicité de l’être humain qu’en France se manifeste une réelle tendance à la superposition langagière, les patois, les jargons, les dialectes confirmant dans la langue française cette sorte de dichotomie qui se lit dans les « niveaux de langue », et fait s’opposer langue populaire, argotique, familière… à une langue acceptable, appréciable et pratiquée par tous.

Cette dernière, fondée sur le consensus social commun qu’est la norme, se présente comme langue du « bon usage ». Instaurant des codes, des préférences, voir des exigences, la langue commune, grâce à la norme, devient celle à respecter.

Parce qu’il est admis que c’est via la langue que la pensée s’exprime, il va de soi que la pensée doit trouver les moyens de son expression au sein de cette langue choisie. Et bien que notre époque soit dépeinte comme l’apothéose du libre agir, du libre parler, la langue va exercer sur la pensée une forme d’influence, puisqu’elle va contrôler ce qui se dit ou non.

Esclave improvisée, la libre pensée va devenir pensée unique.

          Et c’est dans cette conjoncture de prédominance de la langue sur la pensée que va se développer le phénomène de « politiquement correct ».

Adoptant une politique linguistique déconcertante, ce nouveau fait va renverser les valeurs admises : la langue ne va plus seulement servir à informer, à communiquer. Sous son joug, la langue va essentiellement être liée à une unique fonction, celle de la manipulation.

Semblable à certains actes performatifs comme la prière ou la confession, et proche de l’atmosphère secrète des paroles prophétiques, le politiquement correct va lui aussi illustrer le mythe de la « langue-pouvoir ».

Lien ancestral et captivant, c’est confronté à ce binôme que nous allons analyser le politiquement correct en tant que procédé de manipulation de la langue.

L’enrôlant dans une politique qui n’admettra pas que les mots disent qui ils sont ni ce qu’ils sont, ce fait linguistique mystérieux et complexe, va intégrer la société en tant que complément du langage courant, et en en modifiant le lexique, va y modifier les esprits. Pensée unique et politiquement correct vont devenir les stigmates d’un même syndrome.

Se voulant garant d’une certaine plénitude morale, le politiquement correct va très rapidement s’ancrer dans une dynamique de reformulation permettant d’éviter les sujets sensibles ou polémiques, et imposer par ce biais, son lien au vocabulaire tabou.

Fondé sur une idéologie altruiste, ce courant use de la préciosité linguistique pour garantir un respect commun entre les individus.

Répondant à l’utopie d’une langue épurée de toute cruauté, et parce que chaque société a ses propres interdits, il enseigne l’art et la manière de parler sans dire.

 

Accusant donc le lien indéniable entre la langue, ses usagers et la société, ce qui rejoint la philosophie de Lévi-Strauss dans Anthropologie Structurale, qui affirme que le langage, l’homme, la société et la culture, s’impliquent mutuellement, nous aborderons le principe de politiquement correct sous l’ascendance sociolinguistique, ce qui permettra d’analyser les faits de langue et de discours en écho aux faits de société.

Et, dès lors que la langue va s’impliquer dans la société, la réalité extérieure, elle va imposer le point de vue qu’on lui recommande d’imposer, affirmant ici son aspect arbitraire. Elle ne sera plus miroir du réel, mais reflet de ce que la société met en place.

Si la réflexion ethnolinguistique menée par E. Sapir et B.L. Whorf nous intéresse, c’est qu’elle met en avant la potentialité de la langue à ne dire que ce que la pensée lui recommande de voir.

La langue devient caméléon pour exprimer au mieux la réalité que chacun veut dévoiler. En ce sens, elle peut dire le vrai comme le faux.

Instrument de confession ou de manipulation, l’hypothèse Sapir-Whorf fait de la langue une abstraction apte à forger des vues de l’esprit.

 

          C’est donc sous ce prisme que nous allons intriguer la mouvance politiquement correcte, preuve d’une certaine puissance du langage.

Face à un phénomène linguistique qui surveille les termes qu’il emploie, comment exprimer l’intégralité de sa pensée ? Le renouveau lexical que semble imposer le politiquement correct marque-t-il une avancée ou engendre-t-il plutôt le risque d’une stagnation, voir d’un fléau ?

Créateur d’un éden linguistique ou d’une censure unique, le politiquement correct nage en eaux troubles. Adhérant à l’utopie d’une langue parfaite, mais obéissant au dictat d’une langue intolérante, quel statut lui accorder ?

Peut-on lui reconnaître toute sa légitimité ou au contraire, faut-il s’en méfier ?

Et quel regard porter sur le manichéisme qu’entraîne ce phénomène ? Entre langue naturelle et cultivée, langue populaire et normée, entre langage de vérité et langage manipulateur, à quel saint se vouer ? Comment agir face à une telle dichotomie ?

 

          Afin de répondre à ces sentiments contradictoires et déroutants, nous nous intéresserons tout d’abord aux origines du phénomène, à son étendu, et à son influence au sein de la langue française et de ses dictionnaires.

À l’aide de nombreux exemples tirés de la langue en activité, nous étudierons ensuite les règles et les astuces mises en place par le politiquement correct pour participer à la refonte du lexique français, et parvenir à s’imposer pleinement.

Enfin, nous analyserons les limites d’un tel phénomène, et confrontés à ses dérives, nous réfléchirons à un éventuel recours.

 

Du géni lexical à la régression linguistique, petite histoire du politiquement correct, de ses origines jusqu’à nos jours…

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE 1 :

Origines, étendues et influences d’un phénomène linguistique citoyen du monde

 

 

 

I/ Origines et passif du politiquement correct

 

 

Nous allons le constater tout au long de notre étude, le politiquement correct est un fait de langue qui prend différentes formes et différentes nominations selon les contextes et les époques.

Dès lors, nous avons choisi de commencer l’analyse de ce sujet par ce qui passe pour être, de façon communément admise, l’ancêtre de ce mouvement : la langue de bois.

Afin de cerner plus précisément le principe de politiquement correct, noyau dur de notre sujet, nous avons souhaité établir une assise éclairant ses origines.

 

 

1) Jadis, la langue de bois

 

A- Bref récit généalogique

 

a-      une naissance confuse

Le politiquement correct est en quelque sorte un principe moral et éthique qui consiste à être vigilant sur l’emploi de tels ou tels mots.

Parce que l’on s’entend à dire que les mots ont un double pouvoir, à la fois pour celui qui les prononce, mais aussi pour celui qui les écoute, on ne peut que voir dans l’étude convenue du choix des mots employés, un principe proprement humain.

Ainsi, sans pour autant présenter la langue de bois comme l’essence même du politiquement correct, il faut reconnaître ici un de ses antécédents.

     Si l’origine de cette expression reste incertaine et sujette à quelques polémiques[1], on peut la pressentir comme un acquis évident du politiquement correct.

C’est en nous appuyant sur les travaux de Françoise Thom, probablement l’une des linguistes les plus spécialisées dans ce phénomène, qu’on est à même de préciser que la langue de bois s’est tout d’abord appelé « langue de chêne » -  dubovy jasyk en russe- et remonte au 19e siècle :

 

           « Elle se constitue définitivement vers 1850 à l’époque où la foi absolue en l’avenir de la science l’emporte sur les supputations métaphysiques ».

 

     Selon l’analyse de G.Antoine[2] c’est durant l’ère bolchevique que la langue de « chêne » se mue en « bois » et sert à baptiser les modes de parler figés, codifiés, propres à l’appareil politique et administratif en place.

Marque d’inféodation au régime soviétique, dès les années 1970, la langue de bois s’imprègne de connotations propagandistes qu’elle gardera par la suite. 

Emprunté par les Tsars de l’époque, le jargon officieux du dit empire va très vite devenir langue officielle, propre à la dictature politique de l’époque stalinienne ; et différents séminaires vont se dérouler sur ce nouveau phénomène (à Varsovie en 1978, à Cracovie en 1981 …).

Cette expression métaphorique à caractère néologique (du moins au début), va prendre tout son sens, bercée par le système d’oppression sur lequel elle repose.

Sorte de sous-écriture, de sous-langue (certains diront qui plus est, que ce n’est pas une langue, mais bien un code), elle est un combinat de langage populaire, de stéréotypes et de slogans reflétant une position dogmatique sans rapport avec la réalité vécue.

Désignée en Pologne par le terme de nowo-mowa, elle se caractérise par « une défaillance référentielle, un aspect magique » et bien évidemment, par une manipulation de la pensée[3].

 

      b- un statut à part entière

La langue de bois, véritable système linguistique, crée une censure des mots qui se dit dans un discours voulu officiel et d’une certaine façon mono-idéologique.

Discours étatique en somme qui « impose l’expérience de l’impossibilité de participer au monde du dit pour tout interlocuteur qui ne le répète pas »[4].

La langue de bois a donc cela de fasciste : celui qui ne la parle pas se signale comme un opposant direct.

Cette formule propagandiste que certains qualifieront plus tard de « langue monstrueuse » est caractérisée comme l’expliquent très clairement les auteurs du Dictionnaire d’analyse du discours, par différents procédés langagiers :

 

-         la désagentivité (effacement de l’agent dans les expressions verbales passives)

-         la dépersonnalisation (substitut de tournures impersonnelles à des tournures personnelles)

-         la substantivité (remplacement des syntagmes verbaux par des syntagmes nominaux)

-         l’épithétisme (multiplication des adjectifs épithètes)

-         une sloganisation développée

-         des phénomènes de répétition (frôlant parfois comme nous le verrons avec le politiquement correct, le truisme)

 

D’autres procédés sont également mis en avant et font de la langue de bois une langue ritualisée emplie d’expressions figées et de formules magiques.

On comprend alors que la langue de bois use dans tous les cas d’une construction formelle très précise pour tenter d’inculquer au plus grand nombre son contenu idéologique.

A l’opposé de l’espérance dont se nourrit l’homme libre, la langue de bois, langue armée, langue piège, n’est qu’ « habillée d’autorité » pour citer Charles Péguy.

Si l’on regarde de plus près la syntaxe ultra structurée, les figures de style, les répétitions à outrance, créent une violence indirecte : on retient de force, mais de façon inconsciente, le vide de la langue de bois.

Discours hypnotique, répété, martelé, la signification des mots est réduite au minimum.

Cette langue qui empêche d’exprimer le réel n’a pas d’arrière fond.

Langue de « la non-communication et des schémas stéréotypés », elle est pourtant selon A.Grjebine « la langue la plus parlée au monde » [5].

Cependant, hormis l’omniprésence de sa censure caractéristique, la langue de bois ne diffuse rien comme le note A.Goldschlager :

 

          « Par définition la langue de bois ne transmet aucun message mais envahit l’espace sonore et l’occupe pour empêcher tout autre discours de se faire entendre… ne rien dire tout en donnant l’illusion que le message est plein ».[6]

 

Ici, la langue de bois nous est présentée comme déformant le langage, le détruisant, pionnière d’un état dégradé où elle s’affirme comme langue dictatoriale.

 

B- La Novlangue, prémonition ou résultante de la langue de bois ?

 

          Paradoxe intéressant, cet aspect de langue oppressante et refusant toute nouvelle création, a pourtant inspiré l’écrivain Georges Orwell qui, en publiant 1984 en 1948 (1950 pour la France), va procéder en Occident à la première tentative d’analyse de la langue de bois.[7]

En effet, G.Orwell crée une langue fictive, la ou le Novlangue (suivant les traductions),  langue avec laquelle la classe dirigeante manipule les classes subalternes. Destinée à supplanter « l’ancilangue vers 2050 » (ou langue commune, quotidienne), la Novlangue est la transposition mythique de la langue de bois.

Dans ce roman d’anticipation G.Orwell décrit une Grande-Bretagne post guerre atomique où s’est installé un régime totalitaire (chaque fait et geste est surveillé par un « œil » géant : Big Brother).

L’artisan principal de cette langue est Syme, un personnage qui travaille au « Service des Recherches » au Ministère de la Vérité (Miniver en Novlangue). Son objectif est de créer une langue qui, façonnée par les membres du Parti, devienne instrument de propagande en anéantissant toute forme de pensée individuelle « Nous détruisons chaque jour des mots, des centaines de mots. Nous taillons le langage jusqu’à l’os »[8]. Et si le langage se réduit, la pensée qui n’a plus le pouvoir de se dire entièrement n’existe alors plus ; ce qui n’est pas sans rappeler le dessein de la langue de bois.

Perçue comme une simplification lexicale et syntaxique, la Novlangue est en fait destinée à rendre impossible l’expression des idées subversives.

Ainsi, toute pensée contraire à celle officielle est interdite. La Novlangue n’aspire pas tant à un unanisme de la parole que de la pensée.

Afin d’empêcher les idées gênantes pour l’État en place, les mots susceptibles d’exprimer ces dites idées sont tout simplement supprimer du langage par ce fameux Miniver, responsable de cet appauvrissement linguistique planifié.

 

La Novlangue repose en fait sur un postulat proche des interrogations de deux linguistes, E.Sapir et B.L.Whorf, à savoir, est-il réellement possible de ressentir quelque chose qu’on ne puisse définir ? Par exemple, peut-on ressentir l’idée même de liberté si on ignore le mot propre à cette idée ?

La langue de bois et en son sein la Novlangue gagent que non et donnent alors toute son ampleur à ce leitmotiv du linguiste Ludwig Wittgenstein « les limites de ma langue sont les limites de mon monde ».

En imposant le primat du signifiant, la langue impose une vision faussée de la réalité. Devenue moyen de pression, la langue s’auto célèbre en choisissant les lexèmes qu’elle conservera ou reniera. Et par la même, la langue de bois décide des idées, des principes qu’elle admet ou récuse.

L’hypothèse Sapir-Worf est ici la preuve de l’existence de la langue comme outil de manipulation.

Mal interprétée ou plutôt malhonnêtement utilisée, cette théorie qui affirme que, « ce dont on ne parle pas, on ne le pense pas »[9], nous confronte à ce que G.Orwell dénonce dans 1984 : puisque la langue modèle la pensée, tout mot absent de la langue anéantit le concept ou la pensée y correspondant.

La réduction du domaine de la pensée est donc la visée principale.

Le roman de G.Orwell nous pousse céans à envisager un nouveau rapport à la langue. Elle n’apparaît plus comme simple outil de définition, de compréhension. Elle est plutôt présentée comme ce par quoi l’esprit est formaté. Et pour arriver à ses fins, la Novlangue impose des règles précises où champs lexicaux et tournures grammaticales sont annihilés :

 

           « La Novlangue détache les mots des choses. Cette stérilisation de l’expérience entraîne dans une langue, une série d’effets : abus de tournures passives et impersonnelles, recours systématique à des abstractions syntaxiques, lexicales … dont la plus dévastatrice est l’inflation du substantif, moins concret que le verbe, et qui dispense aisément de préciser qui fait quoi ».[10]

 

Pour cela le vocabulaire de la Novlangue est divisé en trois catégories comme l’explique assidûment G.Orwell :

 

*Vocabulaire A

Il permet de fournir un mode d’expression aux idées générales et comprend les mots nécessaires à la vie de tous les jours ( « manger, boire, travailler… »).

Composé de mots « communs », le vocabulaire A délimite néanmoins avec beaucoup plus de rigidité, l’aspect sémantique de ces derniers pour les débarrasser de toute ambiguïté ou nuance (évitant ainsi tout avis personnel).

Impossible donc d’employer ce vocabulaire à des fins littéraires ou philosophiques. Ces mots sont seulement destinés à exprimer des pensées simples.

La destruction des formes est flagrante : le mot « pensée » n’existant plus, seul le verbe « penser » subsiste et fait office de substantif. De même, les adjectifs sont formés par l’ajout du suffixe « able ».

Ces méthodes permettent ainsi une considérable diminution du vocabulaire. Pour le mot « bon » par exemple, on le combine avec le superlatif « plus », et plusbon signifie alors « mieux, meilleur » ; à l’opposé on oublie l’inutile mot « mauvais » puisque le sens recherché doit se satisfaire de l’homonyme inbon.

Cette méthode souscrit donc à n’employer aucun mots « sales » puisque ici même un mot pouvant être perçu négativement (« mauvais » par exemple) ne l’est plus grâce à sa transformation avec un préfixe conservant un radical qui évoque une idée positive (voir ci-dessus avec inbon).

Ce type de déformation qui supprime tout antonyme pur, atteint l’objectif de ne plus ni penser ni parler en termes négatifs.

 

       *Vocabulaire B

          Le vocabulaire B comprend des mots destinés à imposer l’attitude mentale voulue à la personne qui les emploie puisque l’idée fondamentale de cette langue est de supprimer toutes les nuances, afin de ne conserver que des dichotomies qui renforcent l’influence de l’État.

Le vocabulaire B se reconnaît essentiellement à des mots composés :

 

          « Le mot « bonpensé » signifiait approximativement « orthodoxe ». Il changeait de désinence comme suit : nom-verbe « bonpensé », passé et participe passé « bienpensé », participe présent « bonpensant », adjectif « bonpensable », nom verbal « bonpenseur »[11].

 

Sur ce même modèle on trouve la doublepensée : « capacité à accepter simultanément deux points de vue opposées et ainsi mettre en veilleuse toute pensée critique ».[12]

La double signification des mots possède le mérite de dispenser de toute pensée spéculative et donc de tout germe de contestation future.

Les mots B ne sont pas formés selon un plan étymologique puisqu’ils sont en quelque sorte les néologismes de la Novlangue.

Ainsi, comme le soulignait G.Orwell, la plus grande difficulté à laquelle eurent à faire face les compilateurs du dictionnaire Novlangue[13], ce ne fut pas d’inventer des mots nouveaux mais, en les ayant inventés, de bien s’assurer de leur sens, c’est à dire de chercher quelles séries de mots ils supprimaient par leur existence.

Dans ce vocabulaire, d’innombrables mots comme « honneur, justice, moralité, science, religion … » ont tout simplement cessé d’exister, puisqu’en dépit des quelques mots couvertures les englobant, ils sont en fait supprimés.

De même, concernant le domaine sexuel, le crimesex, considéré comme immoralité sexuelle, s’oppose au biensex, la chasteté. Ici, même sans définitions des termes, on comprend pertinemment comment la construction du mot va influencer la pensée.

Le crimesex concerne les écarts sexuels de toutes sortes : la fornication, l’adultère, l’homosexualité…, tandis que le biensex évoque les rapports dits entre guillemets normaux entre l’homme et la femme, dans le seul but d’avoir des enfants, et sans plaisir physique.

Le manichéisme de la Novlangue se retrouve également dans la composition de certains mots valise, comme par exemple blancnoir, qui désigne finalement tout ennemi ou traître. La précision du sens ou les règles de grammaire sont donc souvent sacrifiées.

La Novlangue dont les fins sont politiques, veut surtout obtenir des mots abrégés et courts, d’un sens précis, qui peuvent être rapidement prononcés et éveiller le minimum d’écho dans l’esprit de celui qui parle.

 

        *Vocabulaire C

          Entièrement constitué de termes scientifiques et techniques (mais débarrassés des significations indésirables), l’expression des opinions « non orthodoxes » est presque impossible.

 

          Les principes et les buts de la Novlangue sont en fait plutôt simples : ce vocabulaire tripartie permettait de traquer et renier touts mots pouvant évoquer plus ou moins explicitement un concept rejeté par les membres du Parti.

L’exemple le plus flagrant étant celui de la suppression du substantif « liberté » qui n’avait plus de raison d’être nommé puisque les libertés politiques, intellectuelles ou autres n’existaient plus. L’adjectif « libre » en revanche avait été conservé « mais considéré comme mot hérétique, il était épuré de toute signification indésirable ».[14]

Création fantasmagorique, écrit fictif, œuvre prophétique, roman analytique et dénonciateur…peu importe, il y a dans toutes ces possibilités « orwelliennes », quelque chose de magique :

 

          « Orwell, visionnaire, avait subodoré les pièges d’une illusion qui consisterait à relooker à coup de sémantique tout ce qui nous fait peur, en nous libérant des malaises de la civilisation ».[15]

 

          Et c’est précisément sur cette idée que vont se fonder les prémisses d’un mouvement d’un jour nouveau.

 

 

2) Le « politically correct » made in USA, le nouvel “American Dream”

 

Si l’idée de surveillance du langage rectifiant les écarts linguistiques commis, naquît aux premières heures dans les pays de l’Est, il y a un demi-siècle environ, sous la forme de la langue de bois, c’est à des milliers de kilomètres, et plusieurs dizaines d’années plus tard qu’émerge un inattendu discours.

Concurrent direct de la langue de bois, ce nouveau phénomène baptisé « politically correctness » vole la vedette à la langue dictatoriale de jadis.

Si le fond philosophique reste le même, celui d’une maîtrise du langage personnel pour satisfaire une norme collective, l’Amérique, berceau du politiquement correct développe quelques différences avec la langue de bois dans la mesure où il ne se présente plus comme répondant aux besoins d’un pouvoir policier, mais plutôt comme la clef nécessaire à une volonté nouvelle ? Et toute la différence est là. L’idéologie fondatrice est née d’une volonté d’égalité, d’une démarche altruiste.

 

A- Une prise de conscience élitiste 

         

L’expression « politically correct » fut d’abord une plaisanterie, comme tend à l’expliquer une auteure américaine ayant vécu les prémisses du mouvement :

 

         « C’était une blague (…) une féministe disait par exemple : ‘‘ Tiens ce n’est pas très politiquement correct, mais j’aime bien mettre du vernis à ongles’’. Ou un marxiste : ‘‘ Ce n’est pas très politiquement correct, mais j’adore les grands restaurants’’ »[16].

 

 S’il semble que cette formule soit née chez les féministes américaines dès le début des années 1970, toute une partie des États-Unis va cependant s’enquérir d’une prise de conscience jusque là inexistante, en décidant de se pencher sur les minorités oubliées de l’Histoire (au début notamment les indiens, les noirs, les latinos). L’idée prend alors forme sur les campus universitaires suite aux réflexions communes de professeurs et d’élèves, représentant l’élite intellectuelle :

 

          «  Dans les universités américaines, toute pensée féministe ou critique de l’establishment ou qui réfléchit à la situation des minorités, a été classée politiquement correcte »[17].

 

L’université de Harvard, se voulant exemplaire, poussa le zèle à l’époque, en organisant des stages de « political correctness » où on luttait contre toute pensée inadmissible grâce à :

 

          « La  prolifération endémique à l’écrit des ‘‘scares quotes’’…signes d’avertissement ou de prévention signifiant ‘‘ mot méchant, risque d’infection sémantique’’ »[18].

 

Fondée sur une pensée humaniste, l’idée sous-jacente était de légitimer les différents peuples qui subissaient une double exclusion, celle de la société, mais aussi celle de la langue, considérée comme plus douloureuse encore.

Si le dessein n’est pas le même que celui de la langue de bois, il passe cependant également par une vérification du lexème.

Convaincu par cette action qui prend forme dans la langue, des politiques, notamment de gauche, vont s’enrôler aux côtés des intellectuels.

 

B- « Extension du domaine de la lutte »

 

Très vite le concept va s’étendre et connaître une certaine assise en quittant le clos milieu universitaire pour augmenter la masse de sa cible.

À l’automne 1991, l’expression « politiquement correct » est lancée dans les médias et prend comme un feu de paille. Les films ou émissions télévisées conseillés vont être ceux affichant clairement ces nouvelles idées, et pour les diffuser, on va privilégier, cela est évident, le langage qui va avec.

Bien plus qu’une volonté communautaire de conformisme langagier, le vocable politiquement correct annonce un droit louable à la différence.

Nous l’avons évoqué, puisque la langue modèle la pensée, dès lors qu’on introduit un nouveau mot, via un nouvel angle d’approche du langage, on s’assure de l’émergence du concept associé.

Travaillant comme la langue de bois, mais reposant sur des idéaux bien différents, le discours politiquement correct, va affirmer le droit d’existence de toute minorité. Et sorte de bain révélateur, en affirmant ses propos, il conduit à leur réalisation effective.

La règle d’or édictée par les instances fédérales va alors être de ne rien dire qui puisse affecter les minorités ou offenser la conscience de quelque communauté que ce soit.

Formé sur le principe de reconnaissance des exclus, ce sont essentiellement les groupes de femmes qui vont se présenter comme martyres depuis la Nuit des Temps, et vont leur succéder les groupes homosexuels se déclarant victimes, pour les mêmes raisons. Dorénavant, le politiquement correct s’illustre alors sous un nouveau corollaire : le sexuellement correct.

Quelles que soient ses formes, il prend donc ses racines dans la lutte menée aux États-Unis par les intellectuels, les politiques et les différentes minorités, contre un langage jugé discriminatoire, qui n’a désormais plus lieu d’être.

Cette idée de correction politique, idéologique, envers les plus faibles pour rétablir une balance juste et équitable, fait frissonner et rêver des centaines de personnes, voir même de communautés qui semblaient attendre cela depuis longtemps.

De nouveaux mouvements sociaux vont apparaître : le féminisme et la lutte contre le racisme entre autres. Le commun des mortels s’exprime alors, et en refusant la discrimination, revendique l’égalité sous toutes es formes.

Ainsi, sera déclaré politiquement correct :

 

           « La dénonciation de toute discrimination infligée à une minorité quelconque par une société occidentale et capitaliste perçue comme normalisante, sexiste et raciste »[19].

 

Bien que voulant régulariser formellement un langage jugé intolérable, le politiquement correct n’est ni manifeste, ni profession de foi.

Son origine est improbable. Il n’existe aucun document ou texte officiel américain pour témoigner de la naissance de ce phénomène qui a la spécificité d’être née à l’improviste . Certains voient en lui l’héritier du « Free Speech Movement » qui dans les années 1960 militait pour la reconnaissance des cultures minoritaires.

Subissant les mêmes interrogations que la langue de bois sur ses origines, sa naissance…, l’expression « politically correctness » fait, semble-t-il, son entrée dans le vocabulaire courant américain dès 1991 à la suite d’un article de R.Bernstein publié dans le New York Times : être politiquement correct consisterait à adhérer à une nouvelle orthodoxie en vogue sur les campus, à un conformisme imposé par des minorités en passe d’y exercer une hégémonie culturelle. Très vite pris au sérieux, le mouvement s’étend et devient une composante intégrale de la société américaine.

Tout le monde se prend au jeu et pèse ses mots puisque toute expression susceptible de suggérer la moindre infériorité d’une minorité devient automatiquement politiquement incorrecte.

Dépassant la notion de langage, le politiquement correct se transforme en une façon de penser et d’être, faisant référence à un style de vie prônant la sensibilité, la tolérance et le respect eu égard à la race, au sexe, à l’orientation sexuelle, à la nationalité, à la religion, à l’âge, aux handicaps physiques et à toutes autres caractéristiques.

L’extrême rapidité de diffusion de ce phénomène a d’abord surpris, puis s’est imposé comme une évidence, et ce même au-delà des frontières américaines.

 

C- Bienvenue au pays de l’érable

 

Pays francophone pris entre le « politically correct » américain et le « politiquement correct » français, un terme bien spécifique a été choisi dès les années 1980 pour généraliser cette notion, et dépasser le stade de la simple traduction « calquée ».

L’office de la langue française et Radio-Canada vont donc opter pour le terme de « nouvelle orthodoxie »[20] qui banalise l’expression toute composée en lui enlevant sa très et trop importante connotation politique.

Ici, contrairement aux États-Unis, la nouvelle politique de la langue et de la pensée est officiellement enregistrée sous forme écrite, via deux garants que sont La Charte canadienne des droits et des libertés en 1982, et la Loi sur le multiculturalisme canadien en 1988.

Ces deux textes fondateurs incluent toute une liste de règles à respecter si l’on veut réellement adopter l’esprit « correct » du moment. Désignés comme « programmes d’actions positives », ces textes cherchent à accroître la présence des minorités visibles.

Ainsi, des codes de bonne conduite et des programmes d’éducation à orientation antiraciste, sont édictés. Le secteur scolaire, nous le verrons, c’est chose courante, n’échappe pas à la bienséance avec la révision des enseignements dispensés qui doivent dorénavant tenir compte des contributions historiques et culturelles des minorités ethniques. De même, des lignes directrices préviennent la propagation des stéréotypes dans les médias.

Si le fond idéologique reste le même, le Canada (dans son ensemble) utilise peu l’expression « politiquement correct » et lui préfère le terme de « néobienséance »[21], équivalent sémantique avec les mêmes caractéristiques : conformisme, politesse de langage et désir d’amener enfin au devant de la scène, ceux restés trop longtemps dans les coulisses.

Le Canada s’est donc également épris de ce phénomène, mais de façon beaucoup plus « administrative », en relayant moins d’importance aux médias.

Ce pays qui impose avec conviction l’idée que tous les citoyens sont égaux, mène au « droitsdel’hommisme », néologisme permettant à chacun de conserver son identité tout en éprouvant un sentiment commun d’appartenance.

Cette néobienséance, qui peut paraître envahissante, tient un rôle particulier au Canada, société puritaine dans laquelle elle remplace une forme de catéchisme, sous l’influence de la force de la loi.

Si ce bref aperçu des origines du phénomène que nous nous entendons dorénavant à nommer « politiquement correct » a l’avantage de nous informer sur les sources de sa pensée, il présente un schéma relativement confus au sein duquel persistent des polémiques concernant notamment la datation de ce fait linguistique.

C’est pourquoi nous devons maintenant pour poser les fondements de ce fait linguistique, prendre en compte l’un des pays où il a eu et a encore beaucoup d’importance : la France.

 

 

 

 

 

II/ Le politiquement correct au pays des Lumières

 

 

Lorsque nous avons évoqué la délicate certitude des origines du politiquement correct, nous avons pris conscience de la complexité de ce phénomène. Il ne s’agit pas ici de se lancer dans un relevé diachronique précis de toutes les occurrences évoquant ce phénomène en France, mais plutôt d’étudier quelques-unes de ses « variantes »[22] , une fois l’Atlantique franchit.

De l’Antiquité jusqu’à nos jours, la langue française, mue par le désir d’un vocabulaire libéré des mots oppressants et oppresseurs, s’est constituée comme remède linguistique à un monde trop brusque.

Ce fait linguistique que nous étudions et qui siège en son sein, semble peu à peu la transformer au profit d’une retenue, d’une préciosité du lexique.

 

 

1) Le courant des Précieuses

 

A- Une prétentieuse distinction linguistique

 

C’est au 17e siècle, illustré par le courant de la Préciosité que le futur politiquement correct s’exerce le plus assidûment avec le refus de mots pénibles à la bouche, à l’oreille et à la tête.

Ce courant qui se crée par réaction aux mœurs grossières qui se sont installées pendant les guerres de religion du 16e siècle et les troubles politiques du début du 17e , est un mouvement touchant plusieurs domaines[23].

Le terme des « Précieuses » est utilisé pour la première fois vers 1650 pour désigner, au début tout du moins, le courant crée par les femmes de l’aristocratie qui, affectant leurs discours d’une certaine norme, formaient les premières vapeurs d’une linguistique emprunte de délicatesse.

Ainsi, dans cet univers de Cour, la plupart des mots anodins sont transformés au nom des bienfaits de la pudeur.

Une période de création lexicale intense est donc en train de voir le jour dans les salons des demoiselles, et elle prend d’autant plus d’ampleur avec la formation en 1636 de l’Académie française et en 1647 de la notion de « bon usage » par Vaugelas.

 

          La valeur symbolique de la langue est au centre de moult préoccupations. Cette société du 17e siècle dans laquelle la beauté du langage repose sur la volonté de distinction, crée une norme linguistique qui devient marque de l’appartenance sociale. Ainsi que l’analyse P.Merle, la préciosité est la volonté de « donner du prix à sa personne, ses actes, ses sentiments »[24].

Le lexique, normé au bon goût du 17e siècle est propre à cette classe des Précieuses qui se plaît volontairement à parler différemment. Ici, la langue se fait obstacle puisqu’elle n’est pas accessible à tous, selon le souhait des Précieuses qui ne veulent pas être comprises des « bas gens » :

 

          « C’est une de leurs maximes de dire qu’il faut nécessairement qu’une précieuse parle autrement que le peuple, afin que ses pensées ne soient entendues que de ceux qui ont des clartés au- dessus du vulgaire »[25].

 

Les Précieuses illustrent là une attitude ancrée depuis quelques siècles déjà avec le latin des médecins qui pour être respectés devaient être incompris.

Les bonnes manières des Précieuses (bientôt rejointes des Précieux) créent plus qu’un courant littéraire, un courant de pensée se traduisant par un raffinement excessif du langage qui intègre alors un processus de codification. Depuis toujours, l’homme instruit étonne car il discute bien.

 

B- Une entreprise de refonte lexicale

 

Cet essor esthétique et intellectuel dont l’art de vivre, d’écrire, de dire, s’illustre par une subtilité combattant barbarisme et autre immoralisme est un mouvement de refonte lexicale dans la mesure où il renomme tout un pan du vocabulaire : « la solution retenue fut de compenser la pauvreté du vocabulaire par un assemblage alambiqué de mots autorisés »[26].

Pour exprimer cet idéal de subtilité, les Précieuses ont recours à un langage choisi qui se dit en hyperbole : dans La Belle Matineuse de Vincent Voiture[27], l’être aimé est nommé « la Nymphe Divine » et est considéré comme « l’Astre du Jour ».

La métaphore est également revendiquée car beaucoup plus noble que la comparaison. Ainsi, pour ne citer que cet exemple, la poitrine de la femme convoitée est désignée dans l’oeuvre de Tristant L’Hermite[28] par l’expression « les deux monts d’Albate ».

Les Précieux se plaisent donc à démystifier le sérieux, à rejeter les mots crus, et à magnifier le quotidien, forcément évocateur d’amour.

Face au discours simple et direct, la périphrase est donc de rigueur. Aussi, pour n’évoquer que les plus connues, répertoriées dans le Grand dictionnaire des précieuses ou la clef de la langue des ruelles d’A.Baudeau de Somaize[29], le miroir devient le « conseiller des grâces » ; l’amant, « ce merveilleux objet dont les yeux sont enchantés » ; la perruque se nomme poliment et non sans humour « la jeunesse des vieillards » ; les larmes n’évoquent plus la tristesse puisqu’elles sont maintenant « les perles d’Iris », tandis qu’on accable les pieds, ces « chers souffrants » ; les dents sont désignées comme « l’ameublement de la bouche » ; et c’est sans rougir qu’on parle des « trônes de la pudeur » pour les joues.

Les mots jugés trop populaires sont bannis. C’est pourquoi par exemple le balai, trop vulgaire, est rebaptisé « instrument de propreté », le fauteuil, « commodité de conversation », et le pain, trop banal, « le soutien de la vie »[30].

     Outre-Manche sévit la « pruderie anglaise »[31] qui évite les termes ayant trait aux fonctions physiologiques et aux lieux où elles s’exécutent ( « bathroom, cloakroom, restroom »).

 

C- Une ridicule facétie

 

Le courant des Précieuses pour lequel tout a un autre nom, dépasse parfois l’entendement. On notera d’ailleurs l’extrémisme de la réforme avec la figure de l’allégorie désignant à tout va la violette comme « l’humble amante des près », le cerisier comme « l’arbre de Césarante », et la lune, vêtit d’un ronflant pseudonyme, « le flambeau de nuit ».

Car, si selon l’analyse d’A.Sancier-Château, il ne s’agit là que d’ « une nécessité fondée sur la prudence et sur l’honnêteté conçue comme valeur morale »[32], la réaction est bien plus violente de la part de Victor Hugo, « j’ai dit à la narine ‘‘ Eh, mais tu n’es qu’un nez !’’, j’ai dit au long fruit d’or ‘‘ Eh, mais tu n’es qu’une poire !’’ ».

 

        D’autres exposeront le phénomène avec beaucoup moins de retenue. C’est le cas pour Molière qui avec la comédie de mœurs que l’on sait, présente le courant des Précieuses comme une dégradation de la créativité verbale.

Jouée pour la première fois le 18 novembre 1659, la pièce Les Précieuses ridicules[33], offre aux spectateurs le constat satirique d’un pseudo mouvement culturel qui se perd en fait dans la recherche de l’élégance et dans le souci du bien dire à tel point qu’il crée une sorte de caste ignorant tous ceux qui ne parlent pas ce langage d’initiés.

Molière qui s’exprime d’ailleurs à travers le personnage de Gorgibus, s’inquiète des propos de Magdelon « Que me vient conter celle-ci ? » puis est abasourdi par la forme de son discours « Quel diable de jargon entends-je ici ? Voici bien du haut style ». Peu de temps après le terme de « jargon », c’est celui de « baragouin » qu’emploi Gorgibus pour qualifier ces joutes verbales. L’usage de ces deux termes n’est pas anodin.

Le dictionnaire d’A.Furetière[34] qui sert entre autres de référence à cette époque, propose des définitions se rapprochant parfaitement de l’aspect élitiste des Précieuses dénoncé par Molière : le baragouin désigne « un langage corrompu ou inconnu qu’on n’entend pas » tandis que le jargon n’est autre que :

 

           « Le langage vicieux et corrompu du peuple (…) langue factice dont les gens d’une même cabale conviennent afin qu’on ne les entende pas, tandis qu’ils s’entendent bien entre eux ».

 

Si les raisons idéologiques ne sont pas les mêmes que celles qui seront avancées plus tard pour privilégier l’usage du politiquement correct, les définitions proposées par A.Furetière confirment l’idée d’une langue réfléchie, structurée et intimiste dans la mesure où elle est difficile d’accès.

Langue de loi et non d’usage, le vocabulaire des Précieuses suscite une question qui réapparaîtra souvent au long de notre étude : le dit courant repose-t-il sur le fait d’une mode linguistique ou se présente-t-il plutôt comme un langage de cabale ?

Sans se risquer à une analyse anachronique, le courant des Précieuses, légèrement précédé par certains fantômes antiques s’est trouvé là encore correspondre à un besoin qui était celui d’adoucir, d’embellir la réalité.

 

D- Quelques réminiscences de la Préciosité

 

Au 18e siècle, nombre de salons mondains entretiennent ce goût certain pour la conversation bienséante. P.Merle dans son Précis de la langue française[35] ne manque pas de rappeler notamment le rôle des Incroyables (qui ponctuaient chacune de leur phrase par l’interjection « c’est incroyable ! ») et des Merveilleuses.

Le même esprit de préciosité langagière se poursuit également au 19e siècle comme le remarque Honoré de Balzac :

 

          « Les mots nouveaux créés par les événements ou ceux que le caprice met à la mode prêtent d’abord à la conversation de ceux qui s’en servent je ne sais quoi d’amphigourique et d’obscur qui leur donne une supériorité soudaine. Ils paraissent profonds à ceux qui ne les comprennent pas »[36].

 

La réforme lexicale, pensée et perçue comme un soulagement moral, psychologique… se présente donc très tôt. La volonté d’exercer une extrême bienséance langagière n’est alors pas comme on pourrait le penser, et comme cela a souvent été dit à tort, une activité récente.

Cette nécessité existe en quelque sorte depuis toujours.

Mu par la peur, la décence ou la politesse, elle s’exerce sous différentes formes qui se rejoignent toutes sous la fonction de pansement linguistique.

 

 

2) Un phénomène sociolinguistique choisi et légitimé : des synonymes et des clones

 

                                                     « Sont probables les opinions qui sont reçues par tous les hommes » (Aristote)

 

A- La chance du débutant

 

L’idée résidant dans le politiquement correct se déplace, et en France on entend enfin parler d’une sorte de « rectitude politique » qui, ayant pour objectif la défense des minorités et son droit à l’égalité, enseigne la façon acceptable de s’exprimer.

Langue de bois, politically correct et politiquement correct se rejoignent donc là dessus : les règles de bienséance sociale établissent ce qu’il est convenable ou non de dire, sorte de coram populo[37].

Une fois passée la mauvaise traduction du calque angliciste bien connu, le mouvement de politiquement correct apparaît en France vers la fin du 20e siècle.

Il faut bien avouer qu’au début personne n’est vraiment convaincu.

Les réminiscences de l’expression américaine qui sonnent encore lorsqu’on prononce cette formule, attestent le péché de naissance.

La France, en ce début des années 1990, se sent au-dessus de ces problèmes de minorités oubliées et des contestations y succédant[38].

De plus, le fait que ce phénomène soit originaire des États-Unis semble anéantir l’idée qu’il pourrait rester en France :

 

           « Le ‘ mouvement politiquement correct’  était envisagé avec l’indignation de bon aloi qui accueille tout ce qui vient d’outre-Atlantique »[39].

 

Ainsi, le politiquement correct lorsqu’il s’annonce, n’a pas très bonne presse.

Il est immédiatement considéré comme une dérive des mouvements minoritaires, comme un nouveau symptôme du puritanisme américain.

On pense probablement que la France, pays des Lumières et de la liberté, est à l’abris de ce besoin moral de rectification, de reformulation linguistique. D’autant plus que la locution « politiquement correct » évoque l’écho lointain du jargon stalinien et sous-entend intolérance et censure.

Et pourtant…

Comme le précise l’encyclopédie libre sur Internet, Wikipédia, le politiquement correct trouve surtout un « terrain favorable dans les pays où la démocratie est ancienne » (et où le souvenir du régime totalitaire est trop lointain pour éveiller peur ou douleur), ou « lorsqu’elle est en crise (comme en France) ».

Après le Canada, pays francophone déjà touché, la France elle aussi va se laisser convaincre par la grimpante expression américaine qui conserve ses caractéristiques :

 

      « Exercice langagier délicat, souvent périlleux (…) qui consiste en l’art difficile de choisir ses mots de manière à ne pas froisser les minorités quelles qu’elles soient »[40].

 

Les frileuses hésitations du début s’envolent donc relativement vite. On admet l’utilité du politiquement correct reconnu par tous comme un bien fondateur.

La langue de bois voit sa fréquence d’emploi décroître dans la dernière décennie du 20e siècle, tandis que progresse l’usage du politiquement correct qui affecte la pensée et se veut donc le vecteur du langage.

Employée régulièrement, la locution passe dans le langage courant, ainsi que son idéologie. Un peu comme si cela répondait à un réel besoin, le politiquement correct impose peu à peu son langage dans le parler soutenu puis quotidien.

 

         Nous l’avons évoqué, le politiquement correct « à la française » a de commun avec le politiquement correct américain essentiellement son appellation, puisque si les deux mouvances (la première découlant de la seconde il est vrai) ont pour fond idéologique le droit à l’égalité, la « version » française a beaucoup plus d’impact sur la reformulation linguistique que sa congénère qui se substitue en fait surtout à une analyse géopolitique. 

De fait, conserver l’adverbe « politiquement » pour la version américaine, et en choisir un autre pour le politiquement correct français, ou en tout cas de le faire précéder d’une notion plus précise semblerait plus cohérent. Ainsi pourrions-nous évoquer le « parler politiquement correct » ou le « discours politico-linguistiquement correct » ?

C’est en tout cas dans cet esprit qu’un certain nombre de recherches vont aboutir à l’emploi de diverses locutions désignant notre politiquement correct français. Car c’est ici une réelle spécificité de la locution française qui s’adapte avec n’importe quel adverbe précédant l’adjectif : aussi, on trouvera au détour d’article ou d’interview, des « sexuellement ; psychologiquement ; religieusement ; médiatiquement ; socialement… » correct.

C’est pourquoi nous nous permettons de présenter ce fait comme un phénomène protéiforme, car si ses origines sont diverses, ses dénominations le sont aussi.

 

B- L’Hexagonal

 

Notre brève étude chronologique des différents synonymes utilisés pour désigner la locution « politiquement correct », commence par la notion d’Hexagonal. La France étant représentée grossièrement par la forme géométrique de l’hexagone, il est apparu évident que la langue française pouvait, par métonymie, être appelé « l’hexagonal », comme le confirme l’une des entrées admises de ce mot[41].

Si le terme est peu utilisé (nous n’avons pu trouver de documents attestant la naissance de cet emploi), il correspond néanmoins à un fidèle synonyme de « politiquement correct ».

Présenté comme un jargon à prétention bienséante, l’hexagonal est utilisé essentiellement dans les grandes villes au début des années 1990, et est désigné comme « pentagonal » dans certains de ses usages excessifs comme lorsque le politiquement correct use du franglais (l’américanisation étant constaté surtout pour les domaines économique et commercial).

Inspirant notamment l’écrivain Robert Beauvais dans les années 1970, les procédés de l’hexagonal sont détaillés et mis en situation dans un manuel du même nom, au travers de véritables scénettes évoquant la vie quotidienne. Selon cet auteur, l’hexagonal est tout simplement en passe de devenir la langue officielle de la France :

 

          « Aujourd’hui la France on l’appelle l’Hexagone. Et j’appelle Hexagonal le langage nouveau qui est en train de s’élaborer à l’intérieur de l’Hexagone, et cela à une telle cadence que le français ne sera bientôt plus qu’une langue morte »[42].

 

C- La « soft-idéologie »

 

C’est ensuite le terme volontairement marqué de « soft-idéologie » qui va lui succéder. L’adjectif « soft » qui n’est pas sans rappeler l’origine américaine insiste bien sur l’aspect modéré du phénomène.

L’expression apparaît dans les années 1980 comme étant une vulgate intellectuelle qui offre du réel une représentation douce, morale, voir anesthésiante, et dont la légitimité repose bien évidemment sur la soif d’apaisement des luttes idéologiques « (…) charité spectaculaire. Le binôme indignation-compassion est la base de cette morale sourcilleuse »[43]. Et l’adjectif « soft » garantit la fidèle exécution de ce binôme.

Cette nouvelle variante est puissante dans la mesure où elle ne dit rien, ne signifie rien. Son mot d’ordre c’est le souple, le soft, le neutre, le light, et il s’intègre parfaitement à la langue française, se démocratise, en entre dans le dictionnaire en tant qu’adjectif familier anglicisé, ainsi que le définit le Petit Larousse, « FAM. Qui est relativement édulcoré, qui ne peut choquer ».

 

D- Le multiculturalisme

 

C’est durant les années 1990 que l’idéologie sous jacente résidant dans le concept philosophico-politique de « multiculturalisme », va émerger, forte de l’atmosphère ambiante.

Ce terme tout d’abord employé au Canada où il illustre la mixité communautaire, se répand vite, et tend à passer pour un terme américain, ainsi que le confirme la seconde entrée de sa définition dans le dictionnaire du Petit Larousse :

 

          « Courant de pensée américain qui remet en cause l’hégémonie culturelle des couches blanches dirigeantes à l’égard des minorités (éthiques, sexuelles) et plaide en faveur d’une reconnaissance de ces dernières ».

 

En France, lié au mouvement politiquement correct, il contribue à gratifier les minorités d’une image valorisante, et bien que l’usage du terme soit rare, il incarne la diversité érigée en dogme.

Dès lors il contribue à un élargissement du public récepteur et par ce biais « rend explicite le caractère monoculturel et dévalorisant du langage »[44] qui avait cours jusqu’alors.

La mouvance politiquement correcte, forte de ce multiculturalisme, propose dorénavant un langage qui se veut universel. Et c’est au travers de cette variante que chaque individu va se reconnaître comme appartenant à un type de culture qui l’intègre à un ensemble promettant de le prémunir de l’exclusion :

 

           « Les caractéristiques physiques, mentales ou sociales sont ainsi promues au rang de culture, faisant de chaque individu le détenteur et  le défenseur d’une quelconque spécificité culturelle. La culture est donc désacralisée pour ne plus être qu’un outil du multiculturalisme »[45].

 

E- La pensée unique

 

Enfin, l’expression qui marquera certainement le plus le langage et les esprits, est celle de « pensée unique ».

Si aujourd’hui cette expression entraîne de vives polémiques (nous y reviendrons ultérieurement), il nous faut la replacer dans son contexte de naissance, toute contemporaine qu’elle était /est au politiquement correct.

Le terme de « pensée unique » apparaît fin des années 1980, début des années 1990.

Désignée et nommée comme telle par J-F Kahn, la pensée unique n’est pas un concept inventé ou élaboré par une personne en particulier.

Processus indépendant qu’on pourrait considérer comme auto-produit, la pensée unique (toujours au singulier puisque c’est la pensée dominante, majeure) est la représentation d’un socle d’idées communément admises et acquises, au travers duquel peut s’exprimer l’idéologie légitimée du politiquement correct.

Et par un processus inverse, révélant tout le manichéisme de la situation, les pensées étrangères à la « pensée unique » sont présentées comme étant à supprimer.  De fait, elle est précédée dans la plupart des dictionnaires (ici dans le Petit Larousse) de la mention « PEJ. » : « PEJ : L’ensemble des opinions dominantes, conventionnelles, des idées reçues, dans les domaines économique, politique et social ».

Dès lors, la notion de pensée unique gagne certaines connotations : doit-on l’évoquer comme une simple intolérance linguistique ou faut-il plutôt y voir les prémisses d’un fascisme langagier ? :

 

          « Comment ne pas voir que (…) le nivellement des énoncés, recteur et facteur d’une pensée unique, s’en va (…) rejoindre les pires erreurs des régimes totalitaires ? »[46].

 

Cette rectitude linguistique qui ignore les sujets polémiques empêche donc de dire ce qui est. La pensée unique menace la liberté sous toutes ses formes.

Pensée unique et politiquement correct engendrent les correspondances d’une liaison dangereuse au sein de laquelle la pensée unique adhère à la quête lexicale du politiquement correct. Pour reprendre le néologisme choisi par P. Merle, la pensée unique, mêlée au politiquement correct engage la tendance du « toutafisme », fait d’être systématiquement d’accord avec ce qu’on nous raconte[47].

Comme la définit J- P Chapon[48] :

 

          « La pensée unique est la recherche frénétique d’un consensus sur les termes acceptables débouchant sur (…) une uniformité de pensée ».

 

En usant de termes sans ambiguïtés, empruntés cela va de soi au vocable politiquement correct, la pensée unique permet de créer une pensée claire à l’abris de toute erreur d’interprétation ou de remise en cause.

Son principal but est de traduire un énoncé, peu importe ce qu’il exprime, tant qu’il apparaît légitime et du goût de tous.

 

          Si toutes ces dénominations du politiquement correct français ont leur spécificité, elles se rejoignent néanmoins dans un esprit fédérateur, celui criant la volonté de taire certains mots pour ne plus dire que les bons.

 

 

 

 

 

 

 

 

III/ Le politiquement correct à la française, l’utopie contemporaine

 

 

« Car on se soumet à de certaines idées reçues non comme à des vérités, mais comme au pouvoir » (Mme de Staël)

 

 

1) Des débuts prometteurs

 

Détaché du contexte social et politique américain et canadien, le politiquement correct répond à son nouvel ancrage : prudence abusive et bons sentiments sont érigés en dogme. Le politiquement correct en France c’est un peu ce que J-P. Sartre appelait hier « la morale chrétienne sans Dieu ». On s’abandonne à ce qu’on croit reconnaître comme la nouvelle foi populaire dont l’unique préoccupation est :

 

           « D’éviter que l’auto estime des différents groupes sociaux minoritaires puissent être offensés par des propos non appropriés, de nature à induire ou à renforcer une vision dévalorisée ou culpabilisante d’elle-même »[49].

 

Dès lors, le politiquement correct est présenté comme une enseigne de l’art du bien parler, enraciné dans un terroir intellectuel et académique. Et c’est grâce à cette forme de contrôle social du langage, contrôle revendiqué comme légitime, que l’on doit apprendre la manière de se comporter pour éviter heurts et conflits, pour tempérer menace et crise pesant sur les minorités.

Ainsi, certaines expressions sont littéralement interdites.

Plus qu’un apprentissage, le politiquement correct est comme son nom ne l’indique pas :

 

           « D’abord une opération sur le langage. Son souci est de bannir du lexique usuel –dans un but primitivement généreux sinon louable- les termes ou appellations évoquant une réalité par trop désagréable, jugés négatifs, discriminatoires, abusivement autoritaires, dont on estime qu’ils constituent en eux-mêmes un jugement d’infamie »[50].

 

Nous devons reconnaître que la société française notamment, a des origines qui la prédestinait aimablement à l’acception puis à l’adoption de ce phénomène : tout d’abord comme l’explique V.Volkoff [51], l’une des caractéristiques du politiquement correct est l’esprit chrétien qui réside sous la forme de « dolorisme » et de « misérabilisme » le composant.

De fait, il y a dans le politiquement correct une certaine forme de méfiance à l’égard de toute société, d’une société en général, capable de mépriser certaines de ses communautés.

Vague écho ici du Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, où est mis en avant l’idée que, des « inégalités de condition et de fortune » naissent les inégalités sociétales, les défaillances de l’organisation sociale, le politiquement correct semble avoir trouvé un terrain fertile pour l’accueillir.

Hérité du rousseauisme, cette idée que si l’homme ne se bat pas, il sera soumis voir anéantit par la société, correspond parfaitement au principe du politiquement correct qui est, à son origine, un mouvement permettant de rassembler les exclus (on condamne les expressions connotées) et de les faire exister par le langage (on les remplace par des termes neutres évitant tous jugements ou sous-entendus).

Première forme de discours social, on reconnaît au politiquement correct, l’idéologie de l’effacement des différences.

Et parce qu’il est admis dans la pensée commune que la France est un pays de résistants, de contestataires, on pourra également reconnaître dans le politiquement correct le « sens exacerbé de la lutte des classes »[52] et comme nous l’avons déjà brièvement évoqué, les relents des mouvements soixante-huitards.

Et puis, au-delà de tout cela, il y a dans le politiquement correct une idée qui ne peut que séduire la France : réformer le langage pour les raisons que nous savons c’est instaurer de nouvelles règles, de nouvelles normes énonçant le « parler-correct », une langue propre et policée, un français finalement fils de la grande dame du Quai Conti.

En alliant la volonté d’égalité pour tous  -idéal républicain-  à une normativité linguistique - main mise de l’Académie-  le politiquement correct pouvait être sur de trouver en France un confortable fauteuil.

    

 

2) Le politiquement correct, essence de la langue française

 

A- Une innéité discursive

 

          Si le politiquement correct bénéficie dans la langue française d’une telle assurance, c’est qu’il entre dans un schème de communication bien précis.

En imposant le principe de lutte contre la discrimination à l’égard des ethnies, des minorités, il se présente comme un phénomène inattaquable car bien fondé.

En négociant la légitime reconnaissance des communautés d’identité traumatique (colonialisme, esclavage, diaspora), il s’impose comme un discours évident, naturel.

Des principes comme la tolérance, la dignité de la personne, sont réétudiés pour offrir une nouvelle signification. Tout repose donc sur une apparente objectivité, ce qui prouve la cohérence du système :

 

           « Les tenants de la correction politique vont édifier une doxa, un corpus de notions (…) en posant d’éternelles minorités comme victimes, l’idéologie du politiquement correct est légitimée »[53].

 

Allant plus loin encore, le politiquement correct se présente comme un langage résolument épuré de toute racine énonciative, et inspiré d’une neutralité unique dont le parangon est celui notamment du langage scientifique.

Fondé sur la revendication affirmative d’une lutte humaniste et humaine, le politiquement correct se présente comme un nouvel élan qui promet de garantir l’égalité dans le langage.

A.Semprini explique que le politiquement correct tend à y arriver via un « double programme » : le programme négatif est celui qui remplace le mot « impur », et en parallèle le programme positif, caractéristique même du politiquement correct, vise à une amélioration de la langue.

Ainsi, bien plus qu’une tentative, ce phénomène linguistique se présente comme un phénomène pensé, et rationalisé. Et c’est là toute sa force.

Il s’apparente sans plus tarder au fameux « ce qui va de soi » de la rhétorique barthésienne.

Dès lors, parce qu’il s’énonce comme discours inné, le politiquement correct annule l’existence de toute forme de doute en avançant et en imposant l’aspect indiscutable de son vocabulaire.

Le concept idéologique devient arme de conviction et la notion d’évidence imposée comme un innéisme y participe.

Qui oserait en effet contester un tel phénomène linguistique ? Quelle personne sensée et raisonnable pourrait se plaindre de ce nouveau code langagier qui renie toute forme de mépris envers les communautés exclues ?

 

          S’enrôlant dans un schème discursif qui l’illustre comme stratégie de persuasion, le politiquement correct s’annonce comme une réalité philosophico-linguistique relevant d’un principe tout à fait louable, celui d’une égalité commune de toutes les races, de tous les peuples, de toutes les langues, portée par le mouvement pour les droits civiques. L’égalitarisme comme moteur d’une démocratie politiquement correcte donc …

« Droitsdelhommisme » généralisé comme se plait à le dire V.Volkoff, il y a dans ce néologisme l’obsession d’un droit universel de l’homme, d’un droit qui remplaçant tous les commandements, serait le seul absolu.

Il n’est donc pas possible de donner au politiquement correct une définition exacte, de l’affubler d’une date de naissance ou d’un point de départ tant il est quelque chose d’immanent à l’être humain. Le politiquement correct, visant à l’égalité universelle se fonde sur la notion de compensation. Son unique dessein est d’effacer toutes les différences.

Ni code linguistique, ni doctrine sociopolitique, le politiquement correct plus simplement s’inscrit dans  « une façon de réagir aux choses, une sensibilité sui generis »[54].

Autant dire qu’il était inconcevable de parler de ce fait linguistique sans démontrer l’intégrité de sa démarche qui s’étend jusque dans l’univers lexicographique.

 

B- Un cas pratique : Le nouveau petit Littré

 

Dans cette société où le politiquement correct est sacralisé, tout écart aux convenances environnantes, est perçu comme blasphématoire.

C’est ainsi que Le nouveau petit Littré édité aux éditions Garnier en juin 2005, va susciter émois et polémiques de toutes parts.

  

         Ce dictionnaire dirigé par Jean Pruvost, professeur à l’université de Cergy-Pontoise et directeur du centre Métadif-CNRS et Claude Blum, professeur à l’université de la Sorbonne, se présente comme la mise à jour d’un dictionnaire de référence du 19e siècle, celui d’Émile Littré.

Se voulant « dictionnaire usuel », cette actualisation a l’intérêt d’offrir un nouveau regard sur l’œuvre d’E.Littré et de refléter le langage courant du 21e siècle.

Mis en vente dès la rentrée de septembre 2005, Le nouveau petit Littré bénéficiant pourtant d’une bonne opération marketing avec affiches et publicité (il est présenté dans 130 magasins Maxi Livres comme « le bon plan de la rentrée »), va rapidement être retiré de la vente.

Suite à un « bug informatique » pour reprendre le titre de l’article[55] du quotidien Le Monde, les alinéas sensés permettre de distinguer les définitions réactualisées des définitions originelles, semblent avoir disparus lors du traitement informatique ou de l’impression.

Dès lors, on trouve à certains articles du nouveau petit Littré, des définitions plus que contestables d’un point de vue idéologique et éthique :

 

- Arabe : « Qui est originaire d’Arabie. Fig. Usurier, homme avide (…) »

 

- Communisme : « Système d’une secte socialiste qui veut faire prévaloir la communauté des biens (…) »

 

- Ghetto : « Quartier d’une ville où vit essentiellement une population juive »

 

- Jaune : « Race jaune ou mongolique (…) Subst. Les jaunes, les hommes de la race jaune »

 

- Juif : « (…) Être riche comme un Juif, être fort riche. Fig. et famil. Celui qui prête à usure ou qui vend exorbitamment cher, et en général quiconque cherche à gagner de l’argent avec âpreté »

 

- Nègre : « (…) Qui appartient à la race des nègres ».

 

Ainsi, il est bien légitime de protester contre ces définitions.

La « coquille » ou le problème informatique responsable de cet oubli d’espace a évidemment entraîné des erreurs d’interprétation et a valu au nouveau petit Littré diverses accusations de racisme et d’antisémitisme.

C’est notamment le MRAP (Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples) qui va se saisir de l’affaire et qui, sans chercher à connaître les raisons de telles définitions va s’insurger lors d’un communiqué, le 23 septembre 2005, contre la publication de ce dictionnaire :

 

          « Le MRAP (…) exprime son indignation devant la parution de ce dictionnaire, qui se veut être un outil culturel de référence, alors qu’il est truffé des pires stéréotypes racistes que l’on croyait révolus ».

 

Le mouvement va également exiger le retrait des ventes du dictionnaire :

 

          « Aussi le MRAP vient demander (…) l’arrêt immédiat de la commercialisation dudit ouvrage. Il appelle les libraires, les diffuseurs, et les enseignants à boycotter ce dictionnaire indigne ».

 

Dès lors, Le nouveau petit Littré n’est plus que l’ignoble dictionnaire qui participe à la diffusion, à la banalisation, et en tant qu’ouvrage référant des normes, à la légitimation de stéréotypes raciaux, ce qui est encore plus grave.

Très vite, la maison d’édition Garnier rappelle les 30 000 exemplaires publiés et retire l’ouvrage de la vente, face à un politiquement correct en plein apogée, qui tente de faire appliquer son idéologie.

Le MRAP, participant au symbole du refus de la discrimination, de la lutte contre l’intolérance, est pris au sérieux et porté par la force de notre société bienséante.

C’est donc le lendemain même du communiqué du MRAP que les salariés de Maxi-Livres reçoivent une brève note leur ordonnant de renvoyer tous les exemplaires du dictionnaire à l’éditeur « certaines définitions datant du 18e et du 19e siècles exigeant impérativement une actualisation ».

Si l’adverbe « impérativement » confirme l’aspect dramatique de la situation, la note n’évoque ni la plainte déposée par le MRAP, ni la vraisemblance de l’erreur informatique à l’origine du problème.

À croire ici que la pression que sous tend le politiquement correct est trop imposante. Afin de se dédouaner de toute responsabilité, les syndicats de l’entreprise Maxi-Livres vont se saisir de l’affaire :

 

          « Devant l’énormité catastrophique de ce choix de vente, nous sommes en droit de nous interroger sur les intentions et la compétence réelle de notre direction qui, de par son irresponsabilité, nuit gravement à l’image de notre Enseigne et nous met (…) dans une position plus que difficile vis-à-vis de nos clients »[56].

 

Ici, l’exigence d’une omnipotente bienséance a pris le dessus, et malgré l’article du Monde précisant les causes de la faute, Le nouveau petit Littré a souffert de cette médiocre publicité.

C’est donc afin de rétablir la vérité et de calmer l’effervescence négative suscitée par ce scandale dictionnairique que la réédition de 2006 mentionne dans un avant propos l’évolution diachronique des définitions, en faisant clairement apparaître à chaque article les sens issus du dictionnaire d’É.Littré du 19e siècle.

 

          Cette polémique assoie de façon toujours officielle, le règne du politiquement correct, et démontre l’intégrité de sa démarche exigeant ici une seconde reformulation des définitions originelles du Littré.

Mais cet incident dictionnairique permet surtout de présenter la nature première du politiquement correct, sa dimension utopique.

 

 

3) Un utopique aveuglement : la quête effrénée d’une langue parfaite

                                                                 « Les paroles changent le monde, le monde  change de paroles » (S. Brunet)

 

A- La langue des « Droits de l’Humain »

  

Puisque bien sur on ne dit pas « Droits de l’Homme » pour n’exclure personne, le politiquement correct se veut porteur d’un flambeau de l’universel, de l’humain, qui réunirait et réconcilierait tous les hommes.

Pour cela, la langue doit être passerelle vers un monde nouveau mettant fin à la souffrance telle que J-J. Rousseau la préfigurait dans son Discours sur l’origine de l’inégalité :

 

          « Celui qui chantait ou dansait le mieux, le plus beau, le plus fort, le plus adroit ou le plus éloquent, devint le plus considéré, et ce fut là le premier pas vers l’inégalité et vers le vice ».

 

Criant l’évidente nécessité d’un nouveau type de discours, la douce émergence du politiquement correct s’annonce comme une recherche utopique, une idéologie permettant à ceux qui ne sont pas « les plus beaux, les plus forts » d’être tout de même considérés, d’exister.

Enrôlé dans une volonté d’anéantissement du vice et de l’inégalité, symptôme d’un désir d’évolution, le politiquement correct se lance dans la recherche d’une dignité verbale, en tant non pas que discours, mais bien comme opinion d’un universel acceptable.

L’utopie poursuivie est donc celle d’une langue moralement neutre, capable d’attribuer à chaque individu la place dont il a besoin. Sorte de consensus, le mouvement politiquement correct prône une idéologie abolissant toute critique.

Pour ce faire, il va tenter, via un discours travaillé, de mettre fin à tout type de stéréotypie en tant que croyance sociale non fondée.

Étant entendu que le stéréotype apparaît comme un schème collectif figé, comme une « représentation collective constituée par l’image simplifiée d’individus »[57], il peut se présenter comme vrai.

Et le discours politiquement correct essaie justement de lutter contre les nombreux préjugés responsables de la souffrance de telle ou telle communauté. Refuser la stéréotypie c’est donc garantir le respect de ceux qui sont moqués ou exclus. Nier le stéréotype du juif cupide ou du noir fainéant, c’est assurer à tous les hommes, un seul et même traitement, un seul et même droit, celui de l’humain.

Le politiquement correct, discours sans stéréotypes, vise donc ce qui ne doit pas se dire, ce qui implique forcément la traduction d’un système à l’autre, c’est à dire du faux en vrai et réciproquement.

L’idée fantasmatique de la dénotation transparente ne peut s’exercer sans « un programme de déconnotation »[58] manière en somme de débaptiser les termes incluant la moindre connotation péjorative.

Nous le verrons plus longuement mais différents procédés vont permettre d’évincer de la langue française les « aveugles », les « nains » et autres « gros », pour leur préférer des équivalents entièrement dénotatifs.

L’idéal visé est celui d’une communication indolore empêchant tout excès dans le langage. À ce sujet, une anecdote relevée dans le journal Libération prouve la conviction que le politiquement correct entretient pour la théorie des mots neutres : en 1998, un sondage américain avait lancé une campagne d’opinion contre un dictionnaire américain de référence, en l’obligeant à expurger de ses pages, les mots  injurieux, « partant de l’idée qu’on peut lutter contre la haine raciale en neutralisant le langage »[59].

C’est donc lancé dans une quête de français standard, neutre, « bon usage », que le politiquement correct s’élance, convaincu de l’existence du degré zéro dans la langue.

 

 

B- Une naïveté originelle

 

         Néanmoins on ne peut que constater la crédulité certaine qui réside dans le fait de croire que, dès lors qu’on épure un mot dépréciatif, son équivalent bienséant,  parce qu’il sera plus « chaleureux », va en changeant le terme, changer l’état même de la chose.

Pressentie comme une formule chimique, la disparition des termes discriminatoires doit entraîner la suppression même du mal. C’est en tout cas le leurre qu’entretiennent le politiquement correct et l’utopie qu’il vise.

C’est également le fondement de la théorie du philosophe Pierre-André Taguieff[60]. Ce dernier dénonce « l’eugénisme lexical » [61] qui envahit notre époque et nous pousse à croire que les mots guérissent les maux en se substituant à d’autres mots.

Effectivement, parce que nos paroles nous apparaissent laides, on veut les dire autrement.

Ce besoin vise l’épuration des scories de la langue par des termes abstraits, des descriptifs neutres qui, renvoyant à une idéologie nouvelle, empêcheraient alors toute hiérarchie ou discrimination entre les êtres :

 

          « Parler au neutre c’est masquer de fait les problèmes, et le social  use du neutre universel pour cacher l’inégalité »[62].

 

Projet de renouvellement social, ce nouveau type de langage apparaît comme l’instrument d’un hypothétique changement.

Il offre à ses locuteurs un point de vue mythique puisqu’il identifie la pensée à l’existence. Il cherche à instaurer en tous la conviction que la parole est magie puisqu’elle fait apparaître la réalité qu’elle embellit ensuite.

S’engageant dans un véritable plaidoyer, beaucoup vont prôner la principale raison d’être du politiquement correct, et la mission qu’il promet de respecter : préserver les droits de toutes les minorités.

Ainsi, le mouvement va reposer sur l’abolition progressive des différences et des injustices. Il s’offre comme un langage salvateur qui permet d’influer sur les mœurs et les coutumes.

Le politiquement correct à la française est donc in fine un exercice de style qui polit la langue, l’embellie « la débarrasse de ses angles vifs pour qu’elle ne soit plus blessante »[63].

Cette alliance idéale entre la langue et une volonté de respect des minorités contribue à créer un cocon sociolinguistique qui met beaucoup de monde, si ce n’est tout le monde, à l’abri de stéréotypes sournois ou de propos désobligeants.

La règle d’or est bien celle consistant à ne froisser aucune sensibilité, d’où finalement, bien plus qu’une utopie, la sensation que le politiquement correct est l’incarnation linguistique de la compassion, de la charité pour tous.

Chaque personne a en elle un potentiel de différence et c’est ce que ce phénomène exploite en asseyant l’humain dans une dénomination qui ne le marginalisera pas, à tel point qu’« on en vient presque à héroïser les victimes »[64].

De la courtoisie à la revendication d’une dignité humaine, le politiquement correct panse les plaies, soigne les blessures et, plus que tout autre breuvage miraculeux, entend guérir les esprits néfastes pour les convertir à l’utopie ambiante.

Comme s’il y avait ici et maintenant, un besoin de s’excuser de toutes les atrocités commises jadis.

Alors on demande le pardon en instaurant cette culture du repentir puisque « c’est dans l’air du temps (…) les mots pansent les maux »[65], un peu comme si la quête de l’agréable était infinie.

 

C- Un idéal périssable

 

          Cet idéal d’égalité, ce projet de « régulation sociale inspirée par une éthique du respect »[66], cette quête en somme d’une bonne distance linguistique se heurte cependant à quelques difficultés majeures : comment expurger la langue de tous ses termes non respectueux ? Et face à cela sommes-nous aptes à trouver suffisamment de mots faisant office de remplaçants ? Puisque le politiquement correct s’adresse à tous, comment exprimer ce qui doit être à la fois honnête et acceptable par tous ?

Dans son projet d’expurger de la langue tous les termes non respectueux, le langage précieux du 21e siècle se trouve confronté à un nouveau défi : trouver des mots en mesure de remplir cette mission.

Cette quête quasiment philosophique que ce phénomène veut infliger à la langue, est en fait la poursuite d’une langue moralement et éthiquement neutre[67].

Convaincu de l’existence d’une objectivité des faits en dessous des mots, donc de mots non connotés pouvant rendre compte de la réalité le politiquement correct poursuit le souhait  de créer des mots nouveaux valorisant les groupes dont l’importance a été étouffée.

Dans son aspect positif, il vise alors à une amélioration de la langue.

Or, cette entreprise d’épuration lexèmique au profit d’une langue idéale filtrant toutes ses scories semble bien illusoire.

Cette utopie ne fait qu’incarner l’échec du mythe babélien, l’avatar de la quête d’une langue parfaite.

La conviction énoncée par le politiquement correct est erronée.

Une langue pure ne peut exister dans la mesure où aucun mot existant ne peut être neutre. La sémantique ne peut se détacher de son enracinement à la réalité, à la vie elle-même.

La difficulté inhérente de cette démarche réside donc dans son ignorance des mécanismes du fonctionnement du langage :

 

          « Le langage n’est jamais neutre et par définition ne peut pas s’empêcher d’exprimer les rapports de force, les valeurs et les croyances d’une société (…) les appellations ethniques offrent de nombreux exemples de l’impossible quête du terme neutre. Le terme ‘Hispanique’ a été jugé par certains comme ethnocentriques car il ne valorise que la souche espagnole (…) le terme ‘Latino-américain’, jugé plus politiquement correct fait cependant trop référence à l’une des sources même de la civilisation européenne »[68].

 

La recherche d’un mot dénué de toute connotation, s’avère donc être infructueuse, pour la simple et bonne raison que la recherche d’un terme neutre, non ethnocentrique, non moralisant … bute tout simplement sur l’absence d’un tel terme dans la langue.

Certains ont donc orienté la quête de la langue parfaite vers le langage scientifique ou juridique, censé garantir une vision objective et délivrer une valeur informationnelle, détachée de toutes connotations.

Cette tentative qu’A.Semprini qualifie de « fuite lexicologique »[69] ne permet ni de résoudre la quête du politiquement correct, ni de prouver l’existence de termes neutres. Et même la plupart des définitions proposées par les dictionnaires concernant telle ou telle entrée ne peut y prétendre.

Un mot est toujours défini, compris, utilisé dans une situation d’énonciation, d’un émetteur à un récepteur, selon un contexte qui lui est propre.

Ainsi, la définition d’un mot dépend forcément « de la disposition de ressources cognitives, culturelles, d’un horizon d’attentes qui accentuent la réception »[70].

La quête engagée ici vise à une sémantique absolue récusant les valeurs monoculturelles, mais sans prendre en compte l’hétérogénéité des réceptions.

Le fait que la signification d’un mot soit enfermée dans de telles exigences et soit dépendante d’une condition de réception, prouve que la quête d’une langue neutre est impossible.

La conviction de l’objectivité des faits linguistiques, et donc de l’existence d’un langage non connoté pouvant en rendre compte, est parfaitement illusoire.

Cette quête d’une langue respectueuse refusant certaines des valeurs communément admises représente l’aporie des temps modernes.

 

Le politiquement correct, qui reste convaincu de son combat et des moyens pour le mener, continue, dans une sorte d’aveuglement dépassant la simple utopie, à régner contre un monde d’inégalité, à renier la philosophie de Thomas Hobbes, illustrant le schème de l’homme seul contre tous.

Et si, pris d’une éternelle et inévitable frustration, le politiquement correct ne peut changer les mots, alors il commencera au moins par changer le monde.

 

 

4) Le jour où Candide rencontra Pollyana : de la muse à l’icône

 

Au 18e siècle, Voltaire, jouant du climat de l’époque écrit Candide, conte philosophique dans lequel il dénonce, plein d’ironie, les partisans de l’optimisme.

Le héros de ce conte vit dans le château de son oncle, le baron Thunder-ten-tronkh où il mène une existence idyllique :

 

           « Il  y avait en Vestphalie (…) un jeune garçon à qui la nature avait donné les mœurs les plus douces (…) il avait le jugement assez droit, avec l’esprit le plus simple (…) on le nommait Candide ».

 

Jeune homme répondant donc parfaitement, et non sans hasard, à la signification de son prénom (du latin Candidus, blanc et par extension, honnête, naïf) il est élevé par son précepteur Pangloss « oracle de la maison » (en grec : « qui parle sur tout et tout le temps ») et ses sophismes lénifiants dans l’idée que « Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles».

Illustrant la philosophie de Gottfried Wilhelm Leibniz qui avance que Dieu a crée le monde le plus harmonieusement possible, Pangloss fait de son élève, un esprit étroit.

Litanie largement reprise, Candide est l’incarnation même de la foi dans la mesure où il croit tout ce qu’on lui dit. Ainsi, sera-t-il dérouté, effrayé, muet, lorsque chassé de l’Eden de son oncle suite à sa relation avec Cunégonde, la fille de ce dernier, il se retrouvera confronté à « la vraie vie », à la souffrance, à la méchanceté. Dès lors, comment mettre des mots sur des réalités méconnues ?

Au-delà de la signification intentée au conte par son auteur, une évidence surgit pour certains lecteurs, celle d’un monde autre, qui peut si on y croit, être meilleur.

Le refrain de Candide, « Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes », emprunt d’une utopie certaine rencontre de fait, divers échos, et est récupéré par le mouvement politiquement correct qui en fait son leitmotiv.

          Un autre personnage fictif, une jeune fille cette fois-ci, trois siècles plus tard, va également servir à posteriori, les rangs de la noble bienséance.

C’est en effet en septembre 1993 que G.Racle publie un article dans la revue « Communication et langages », consacré au « principe de Pollyana ».

Si ce nom est quasiment inconnu en France c’est que le phénomène est anglais : « The Pollyana Principle » apparaît au début du 20e siècle sous la plume de l’écrivaine Eleanor Porter.

C’est en fait en 1913 que naît la petite Pollyana, héroïne candide par excellence qui ne voit toujours que le bon côté des choses, et qui trouve vie en 1960 sous les coups de crayons de Walt Disney.

Ce roman va notamment intéresser deux psychologues anglais, M.Matlin et D.Stang, qui sans aller jusqu’à donner le nom de Pollyana à un complexe psychanalytique vont s’interroger sur la capacité de cette jeune fille imaginaire a positiver systématiquement sa vision des choses et du monde.

Formulant quelques théories, les deux psychologues présentent le principe de Pollyana comme :

 

           « Un mécanisme psychologique qui incite toute personne normale à préférer les aspects positifs ou favorables des choses, à favoriser le beau, l’agréable, le bienséant dans tous les domaines »[71].

 

Dès lors, certaines études concernant le politiquement correct évoqueront le nom de Pollyana comme son illustration même.

Ici, plus encore que chez Candide où le positivisme ne se résume qu’à une personne, la croyance, la foi en la bonté et en la beauté du monde extérieur se traduit par un mode de pensée qui a inévitablement des répercussions dans le langage.

Les études anglaises menées à ce sujet constatent que les mots « désagréables », sont soit connotés positivement, soit présentés comme secondaires donc très peu utilisés, voir annihilés sous une forme stratégique qui n’est pas sans rappeler la Novlangue : il n’existe rien de « très mauvais », puisqu’au pire cela est « plutôt bon » ou « pas très bon ».

Ainsi de la même façon, les sujets de conversation perçus comme désagréables sont mis de côté.

On change alors le monde par les mots qu’on choisit de dire ou de taire.

Les mots bonifient le monde et font disparaître les maux.

Sorte de magie linguistique du quotidien, ce n’est pas tant que Candide et Pollyana s’amusent à jouer à « motus et bouche cousue », c’est simplement qu’ils ne perçoivent pas concrètement le mal (au sens général) dans la mesure où ils ne peuvent le désigner.

Et de façon plus anodine encore, l’emploi des mots plaisants étant supérieur aux mots désagréables, nos deux héros inaugurent ce que tout un chacun dira spontanément, sans même se rendre compte de ce qui se cache derrière. Nous ne demanderons jamais « ce plat est-il mauvais ? », mais toujours « ce plat est-il bon ? ».

Il y a alors dans cette langue pesée et mesurée un calcul précis devenu inconscient, de ce qu’on entend transmettre par telle ou telle question.

Le fait de préférer utiliser ici un adjectif positif c’est d’une certaine façon, gager que l’interlocuteur répondra sur le même ton.

Cette propension généralisée au positivisme est présentée par deux autres chercheurs, C.Osgood et M.Richards, travaillant sur le principe de Pollyana, de la façon suivante : si les hommes préfèrent utiliser des mots à connotations mélioratives plutôt que péjoratives, c’est que, bien plus qu’une forme d’utopie excessive, ils ont depuis toujours associé la normalité au positif et par un revers manichéen qu’on devine, l’anormal au mauvais, au négatif :

 

           « De temps immémoriaux, les humains ont trouvé que la croyance est meilleure que le doute, la certitude que l’incertitude, la plénitude que la pénurie, l’affirmation que la négation et la congruité que l’incongruité »[72].

 

         

          Ce besoin d’utiliser et de s’approprier les mots plaisant d’un discours semble quasiment relever du pathologique.

L’association pensée aimable - mots plaisants se présente comme l’équation à retenir.

Médicament miracle ou placebo, le politiquement correct, illustré par ses deux enfants, cherche dorénavant à trouver une place dans les dictionnaires qui s’entendent à faire de lui, semble-t-il, un phénomène linguistique majeur.

 

 

 

 

 

 

 

 

IV/ État dictionnairique d’un phénomène linguistique polysémique

 

 

Nous l’avons constaté, le terme de « politiquement correct » prend différents noms et intègre divers aspects suivants les époques et les pays.

Insaisissable donc par la multiplication de ses acceptions, nous avons choisi d’éclaircir le sens de cette locution en analysant les définitions proposées par de grands dictionnaires, ainsi que les synonymes en découlant.

          Ce qui nous intéresse ici c’est de comprendre comment au fil du temps et au sein des dictionnaires monolingues des 19e, 20e et 21e siècles, a évolué la notion de politiquement correct.

Comment se définit cette expression dont l’origine reste incertaine ? Est-elle présentée comme un calque, un emprunt, un phénomène étranger ? À quelle date intègre-t-elle notre langue ? Quel type de définition en est proposé ? Et à quelle entrée la retrouve-t-on ?

Comment les lexicographes parviennent-ils à nuancer cette expression polysémique ? Font-ils référence automatiquement à des synonymes admis dans le langage courant ?

À travers ces différentes étapes de la mise en forme et de l’intégration de cette expression, se traduit une volonté plus ou moins implicite pour le lexicographe de signaler ce qu’il pense de ce phénomène.

Le choix de la nomenclature étant également celui de l’opinion du lexicographe, l’analyse de cette définition nous a paru intéressante puisqu’elle représente déjà, en dehors du dictionnaire, un sujet de discorde.

Dès lors, comment parvenir à définir de façon partiale, un mot dont le sens et l’origine sont sujets à la polémique ? 

C’est afin de répondre à ces différentes questions que nous avons favorisé, parmi tant d’autres, trois dictionnaires que nous considérons comme principaux car contemporains à la naissance dudit phénomène linguistique.

C’est donc au travers du Petit Robert, du Petit Larousse et du dictionnaire Hachette que nous allons dresser l’évolution et les caractéristiques sommaires de cette expression.

 

          Calque de l’expression américaine « politically correctness », la traduction française n’apparaît pas tout de suite au sein des dictionnaires, bien que les idées implicites qu’elle sous-tend soient annoncées via l’adverbe « politiquement » ou l’adjectif « correct ».

Déjà dans le Dictionnaire universel de La Châtre, à l’article « correct », il s’agit de s’exprimer « selon les règles de la politique, habilement, d’une manière fine, adroite, réservée, cachée », de même le Littré, ajoute une nouvelle acception à cet adjectif « Se dit aussi des personnes et des actions au sens moral », complétée par le dictionnaire de Furetière « d’une manière politique, sage, prudente ».

Fort de ces exemples datant pourtant des siècles passés, on assiste déjà aux rumeurs du futur phénomène sociolinguistique.

Inévitablement liée à la notion de conformisme, cette idée de politiquement correct nous est présentée en des termes plus normatifs, par le Trésor de la Langue Française (TLF), via la récurrence de certains mots clefs tels que « norme » et « bienséance » au travers des différents sens de l’adjectif « correct », qui a bien des égards se lit telle une prémisse de la locution « politiquement correct » elle-même :

 

          « Domaine de l’exercice du langage et du style ; conforme aux règles (…) du bien dire (…) qui est conforme à la norme sociale (…) en parlant d’un comportement ou d’une caractéristique de comportement qui témoigne d’un réel respect de la bienséance (…) ».

  

Ce bref rappel de définitions nous confronte à une évidence : si l’adjectif « correct » et l’adverbe « politiquement » existent depuis fort longtemps, l’expression « politiquement correct », pourtant composée de ces deux termes mettra paradoxalement un certain temps à intéresser les lexicographes.

Il faut en effet attendre la fin du 20e siècle pour que ce phénomène qui, au départ n’est pas pensé comme ayant des répercussions sur le langage, soit timidement défini.

 

 

1) Entre oubli et absence : le manque de conviction du dictionnaire Hachette

 

A- Un sectaire politiquement correct

 

          Si nous choisissons de commencer notre analyse par celle qu’en fait le dictionnaire Hachette, c’est qu’il est le plus jeune de nos trois dictionnaires, et que son recul sur la langue est donc moindre.

Nous pourrions interpréter la faiblesse des définitions proposées par ce fait.

Car il faut bien admettre que la recherche faite sur le CD-Rom Hachette 1999 a été des plus infructueuses puisque l’expression « politiquement correct » n’apparaît nulle part, et il en est de même sur le support papier. L’étude lexicographique est bien légère.

Il faut néanmoins préciser que la mention « d’une manière fine, adroite » (définition jadis utilisée par le Petit Larousse) pour l’adverbe « politiquement », et le commun « conforme aux règles, aux convenances, aux lois » de l’adjectif « correct » évoquent tacitement ce qu’on pourrait légitimement attendre de la définition de notre expression.

Ici, c’est donc au lecteur de travailler en associant les définitions des deux termes pour concevoir, intuitivement, le sens de la définition de « politiquement correct » selon le dictionnaire Hachette.

 

B- Des synonymes discrets

 

          Quant aux définitions concernant les synonymes reconnus de cette expression, le dictionnaire Hachette n’est pas le meilleur conseiller.

Le terme de « pensée unique » n’est pas non plus commenté, quant à celui de « bienséance » il est défini en moins de dix mots « conduite publique en conformité avec les usages », et il aurait été bon, sans perdre de la place inutilement, de préciser de quels types d’usages il s’agissait.

C’est donc, de tous les polysèmes concernés par ce phénomène, celui de « langue de bois » qui est peut-être le plus réfléchi.

Défini à l’article « langue », juste après l’entrée « langue verte », l’analyse assez brève de cette locution reste correcte (bien qu’elle soit fort approchante de la définition déjà proposée par Le Petit Robert) :

 

          « Nom donné au discours politique des dirigeants communistes ; par ext. Toute façon de s’exprimer construite autour de stéréotypes ». 

 

L’analyse s’achève ici pour le dictionnaire Hachette qui, en dehors d’un manque d’exhaustivité lexicographique flagrant, semble jouer d’un certain laxisme envers ses lecteurs, perdus entre le désarroi d’une absence de définitions travaillées et la déception de l’oubli de certains mots clefs.

 

 

2)  Le Petit Larousse ou l’assise lexicographique

 

A- Une évolution diachronique pertinente

 

         C’est avec étonnement que nous avons constaté que notre expression apparaît sous sa forme première de façon assez précoce.

En effet, dans le Petit Larousse de 1930 est mentionné pour la première fois à l’article « politiquement », le « parler politiquement », locution qui va inaugurer sans le savoir notre future expression.

Il faut cependant attendre la fin des années 1990 pour constater une réelle prise en compte de cette dernière.

Les sens implicites accordés jusqu’alors à l’adverbe « politiquement » changent de vedette et s’imposent dès 1997 comme une expression à part entière qui émerge dès la 3e entrée de l’adjectif « correct » :

 

          « Se dit d’un discours, d’un comportement visant à bannir tout ce qui pourrait blesser les membres de catégories ou de groupes minoritaires en leur faisant sentir leur différence comme une infériorité ou un motif d’exclusion ».

 

Ici, l’expression prend sens mais reste très influencée par le schème américain puisqu’elle se dit comme une attitude de défense envers les minorités et les exclus.

Il faut donc attendre le nouveau siècle et la définition de 2001, présente à la 4e entrée de l’article « correct », pour une analyse plus subtile du phénomène :

 

          « (Calque de l’anglo-américain, politically correct), Se dit d’un discours, d’un comportement prétendant bannir ou contrer tout ce qui pourrait blesser les membres d’une catégorie et des groupes jugés victimes de l’ordre dominant. Par ext.péjor, se dit d’un discours ou d’un comportement d’un progressisme convenu et intolérant ».

 

Dans ces deux définitions, les lexicographes ont choisi deux verbes « viser à » et « prétendre », qui sont loin d’être anodins, puisque comme l’expliquent A.Collinot et F.Mazière dans Un prêt à parler, le dictionnaire[73], le choix de ce type de verbe pouvant se rapprocher du verbe « servir à », impose une certaine finalité de la définition en mettant en scène un utilisateur (ici, le lecteur de l’article) dans le rôle du destinataire.

Ainsi, il y a une volonté de la part du Petit Larousse de présenter cette définition comme un écho au schéma jakobsonien, autrement dit comme un phénomène purement communicationnel.

En disant « X qui sert à … », le lexicographe inscrit son acte définitoire dans une forme discursive qui confère à X un sens bien défini, recevable pour le lecteur qui y reconnaît les bribes d’un discours familier.

Cependant, malgré la proximité de forme de ces deux définitions, il faut noter que l’usage justement différent de ces verbes est une preuve de l’évolution de l’expression au sein de la société, ce que confirme l’apparition de la mention « péjor. », absente de la définition de 1997, et qui, bien que seconde en 2001, constitue néanmoins une acception admise, un jugement recevable car cohérent.

Le discours « visant à bannir » devient alors celui qui « prétend bannir ou contrer ».

Fort de quelques années d’expérience, le « politiquement correct » de 2001 acquiert une nouvelle dimension.

Cette nouvelle définition est d’ailleurs moins stéréotypée, moins « politiquement correcte » que celle de 1997 : les « groupes minoritaires » subissant « infériorité et exclusion », sont ici « victimes de l’ordre dominant »… et s’ils peuvent être « jugés » rien n’affirme donc qu’ils soient vraiment victimes, qui plus est d’un agresseur relativement évasif, « l’ordre dominant ».

A mots égaux, les maux sont moindres, le lexicographe de 2001 ne parlant plus d’exclusion.

Cette même définition sera utilisée un an plus tard en 2002 pour la création du Petit Larousse sur CD-Rom, et n’a pas encore été à l’heure actuelle, modifié (Le Petit Larousse 2005 présentant la même définition).

 

B- Une richesse synonymique

 

          Concernant la recherche autour des synonymes du politiquement correct, le Petit Larousse est d’un point de vue quantitatif le plus riche de nos trois dictionnaires.

Si la bienséance signifie ici « ce qu’il convient de dire ou de faire ; savoir-vivre », elle nous permet d’éclaircir la définition du dictionnaire Hachette puisqu’on comprend alors que les « usages » sont ceux de la convenance et de la décence.

Toujours en terme d’exhaustivité lexicographique, le Petit Larousse est le seul à donner une définition de la « pensée unique », expression pourtant souvent entendue ces dernières années, surtout en France !

Ainsi, présente à la 4e entrée de l’article Pensée, la « pensée unique » est précédée d’une marque qu’on peut penser personnelle, et qui s’intensifie par les termes employés se rapprochant, comme il se doit, de l’idée de politiquement correct, déjà introduite par cette même marque :

 

          « péjor. L’ensemble des opinions dominantes, conventionnelles, des idées reçues, dans les domaines économique, politique et social ».

 

Ici, on comprend que la pensée unique touche tous les domaines et dépasse le stade de la simple moralité puisqu’elle se nourrit de stéréotypes.

Enfin, la définition de la « langue de bois » est très intéressante dans la mesure où le Petit Larousse est le seul des trois dictionnaires à la présenter comme un type de langage particulier faisant apparaître l’expression à l’article « langue » :

 

     « Manière rigide de s’exprimer en multipliant les stéréotypes et les formules figées, notamment en politique ».

 

Elle n’est pas présentée, comme c’était le cas dans le dictionnaire Hachette, en dépendance avec un quelconque régime politique.

C’est pourtant dans une autre version du dictionnaire Larousse qu’on retrouve cette vision.

Le Grand Dictionnaire encyclopédique Larousse de 1981 présente la « langue de bois » comme l’apanage exclusif de « certains partis communistes », et dans l’édition de 1984, une porte est ouverte sur la représentation de la langue de bois dans l’idéologie stalinienne :

 

      « Manière rigide de s’exprimer qui use de stéréotypes et de formules figées et reflète une position dogmatique, surtout en parlant d’un discours de certains dirigeants communistes »

 

 Ici, que les lexicologues insistent sur l’aspect linguistique (la langue de bois est une caractéristique de la langue) ou politique de la langue de bois (elle se veut organe de censure ou de lieux communs), ces définitions ne sont jamais contradictoires puisqu’elles confèrent à la langue de bois, toute la force d’un phénomène sociolinguistique, et la présentent comme une prémisse mais aussi comme un synonyme du politiquement correct.

 

 

3) Le Petit Robert ou la pertinence des définitions

 

A- Le politiquement correct, un mouvement linguistique enfin reconnu

 

          L’expression « politiquement correct » n’apparaît pas d’emblée dans Le Petit Robert. Et si son homologue Le Petit Larousse, déjà existant, laissait poindre en 1930 ce qui constituerait un demi-siècle plus tard une véritable idéologie linguistique, il faut attendre la mise en place affirmée du Robert pour que se révèlent ses véritables qualités lexicographiques.

Puisque à chaque aboutissement il y a un début, les définitions des termes « politiquement » et « correct » constituent déjà une approche intéressante de la future expression, et préparent son arrivée.

Ainsi, l’adjectif « correct » : « conforme aux règles fixées, aux usages, aux bonnes mœurs, à la morale », plus riche que la définition proposée par Hachette, laisse pressentir aux lecteurs avec la mention de « mœurs » et de « morale » l’idéologie sous-jacente.

De même, l’adverbe « politiquement », « D’un point de vue politique ‘Des milliers d’hommes commençaient à penser politiquement’ (Nizan). Littér. Avec habileté », illustre avec le choix de la citation de F.Nizan, l’émergence d’un réel phénomène linguistique.

Et c’est donc dans le milieu des années 1990 que l’adverbe et l’adjectif se soudent enfin pour offrir une définition très intéressante qui a le mérite de situer l’émergence du phénomène :

 

           « (v.1990.calque de l’anglo-amer. « politically correct ». Se dit d’un discours, d’un comportement d’où est exclu tout ce qui pourrait desservir socialement un groupe minoritaire dans la manière de l’appréhender – SUBST. ‘ elle aimant vivre aux Etats-Unis, protégée par ce politiquement correct que les beaux esprits européens dénonçaient en se gaussant’ (P.Constant) ».

 

Ici, la définition est relativement exhaustive puisqu’elle précise par ses deux premiers termes que le politiquement correct relève à la fois du langage et de l’attitude.

De plus, la citation servant d’exemple est un choix signifiant de la part du lexicographe puisqu’elle permet d’illustrer un des autres aspects de cette expression : ce phénomène, dont l’origine se situe outre Atlantique, est resté un certain temps indésirable en France.

          L’évolution de cette définition nous est également présentée d’une façon passionnante grâce au travail diachronique d’Alain Rey avec en 2001, Le Grand Robert de la langue française.

La définition de l’adjectif « correct » délivre déjà au 17e siècle les connotations que nous accolerons, à posteriori, à notre expression :

 

          « Qui est conforme aux mœurs, aux usages considérés comme bons (dans une société, un groupe donné) : Bienséant, convenable, décent (…) ».

 

Un peu plus loin, l’exemple servant d’illustration à la 3e entrée de l’adjectif « Prendre une attitude politique correcte » dévoile quant à lui, l’une des premières acceptations de l’expression, ici sans forme adverbiale.

C’est à la suite de cette entrée qu’A.Rey décide d’insérer la définition de l’expression telle que nous la connaissons, en précisant avant toute chose, qu’il s’agit bel et bien d’un anglicisme :

 

          « Calque de l’anglais des Etats-Unis, politically correct. Anglic.

  Se dit d’un langage, d’un comportement qui efface dans le langage tout ce qui pourrait desservir socialement un groupe minoritaire et qui donne une idée de société moralisée (établissant ainsi euphémismes et tabous). Un langage politiquement correct. Par ext. Une attitude politiquement correcte : « Jetons une bonne fois la « bienpensance » et le politiquement correct par la fenêtre » (Le Monde, 18 mars 2000) ».

 

Ici, la qualité et l’exhaustivité de la définition sont évidentes, et dépassent réellement les commentaires beaucoup moins encyclopédiques des deux autres dictionnaires.

A.Rey présente un élément crucial, absent pourtant de toutes les autres définitions, c’est l’idée de travail, de manipulation, de jeu de la langue, propre à la pratique de ce phénomène « efface dans le langage (…) établissant euphémismes et tabous ».

De plus, la définition du Petit Robert est indéniablement moins moralisante que celle de Petit Larousse, dans la mesure où ici, le politiquement correct n’est pas présenté comme quelque chose permettant de lutter contre les douleurs infligées à telle ou telle minorité, mais plutôt comme un phénomène sociolinguistique qui, s’il est sincère, aboutit logiquement à une langue normée, à une « société moralisée ». Et ici la sémantique de ce mot s’imprègne de certaines connotations péjoratives, notamment par le choix d’A.Rey avec la citation extraite du Monde.

         

 

B- Un choix stratégique

 

          Concernant le choix des synonymes, le substantif « bienséance » (proposé par ailleurs sous forme adjectivale à l’article « correct ») bénéficie d’une définition assez travaillée puisqu’elle lie en quelque sorte les définitions précédentes présentées par Hachette et Le Petit Larousse :

 

     « Caractère de ce qui convient, va bien ; convenance. Par ext. Conduite sociale en accord avec tous les usages, respect de certaines formes ; correction, décence, savoir-vivre ».

 

En revanche, si le terme de « pensée unique » est clairement évoqué par les connotations des diverses définitions de « politiquement » et de « correct », Le Petit Robert n’a pas choisi de lui consacrer un article.

C’est donc la définition de « langue de bois », une fois encore qui constitue l’analyse la plus intéressante concernant le choix des synonymes :

 

     « Péj. Langage figé de la propagande politique. Par ext. Façon de parler qui abonde en formules figés et en stéréotypes non compromettants (opposé à franc-parler) ».

 

Il faut tout d’abord notifier que seul Le Petit Robert fait apparaître cette expression au sein de l’article « bois ». Cela relève d’un choix stratégique réel : si l’expression n’est pas propre au substantif « langue » c’est que les lexicographes ont ici volontairement choisi de porter leur intention non pas sur la forme, mais bien sur le sens de cette expression en la raccrochant à l’aspect solide, dur et inaltérable du bois.

De même, le fait de présenter la langue de bois comme un outil politique, avant de l’envisager dans le cadre du langage quotidien, c’est préférer rester centré sur l’historicité du mot et non pas sur son éventuel usage actuel.

Cette idée d’une langue propre à la machinerie politique était déjà présente dans la définition du dictionnaire Hachette, alors qu’elle n’était qu’une acception seconde pour le Petit Larousse « notamment en politique ».

Les lexicographes du Petit Robert en inscrivant cette expression à l’article « bois », en l’introduisant par le qualificatif « Péj. », et en précisant l’un de ses antonymes, porte implicitement un jugement de valeur réel.

 

          Si le dictionnaire Hachette semble manquer d’expérience, ce qui s’illustre dans des définitions incomplètes et trop classiques, les deux grands dictionnaires que sont Le Petit Larousse et Le Petit Robert n’hésitent pas, par différents moyens (choix de la nomenclature, taille de la définition, date d’apparition, mention de synonymes…) à s’exprimer, à laisser paraître, mais toujours de façon discrète, et en offrant le meilleur de leur travail lexicographique, l’écho d’un léger jugement de valeur sur le phénomène politiquement correct.

          Cette brève étude des différentes acceptions de l’expression « politiquement correct » et des termes la composant révèle sa rareté, tout du moins d’un point de vue institutionnel.

Il est donc évident que procéder à un travail sur la triple investigation dictionnairique autour de cette expression serait vain.

Sa spécificité réside peut-être justement dans son unicité : elle n’est utilisée dans aucune autre locution, pour aucun autre article, hormis les deux mots vedettes qui la composent.

Cette étude qui a mis en avant l’ambivalence des définitions proposées, nous a également permis de distinguer les trois aspects principaux de cette idéologie :

-         son origine, proche de la doxa communiste, totalitaire, et évoquant la censure

-         son aspect formel privilégiant les stéréotypes et les idées reçues

-         sa charité, diffusant un certain degré d’humanité et d’utopie qui justifie donc sa propre utilisation au nom d’une bienséance commune.

 

          Dès lors, face à une notion aussi ambiguë et riche de sens, peut-on vraiment se contenter d’évoquer un phénomène linguistique ? Ou faut-il plutôt y voir un fait s’incorporant dans le langage lui-même ? L’opposition saussurienne bien connue entre langue et discours, a-t-elle ici un sens ? Est-il plus cohérent de qualifier le politiquement correct de dialecte ou de discours ?

C’est afin de compléter la « carte d’identité » du politiquement correct que nous allons nous pencher sur ces termes et sur d’autres, afin de comprendre le lien existant avec notre polysème.

 

 

 

 

V/ Une grande épopée linguistique

 

 

1) Du langage à la langue, en passant par le discours, sur les traces du politiquement correct

 

          Le langage désigne tout système de communication, avec en son sein la faculté propre à l’homme de parler et d’être compris :

 

      « Ce n’est pas le langage parlé qui est naturel à l’homme, mais la faculté de constituer une langue, c’est à dire un système de signes distincts correspondants à des idées distinctes »[74].

 

Dès lors, la langue est partie intégrante du langage et c’est d’ailleurs ce qui contribue à la délicate distinction entre ces deux termes : le langage est défini comme « la fonction d’expression de la pensée et de communication entres les hommes »[75], et il fait écho à la langue perçue comme un « système d’expression du mental et de communication, commun à un groupe social »[76].

Ici, le langage est une fonction virtuelle se réalisant sous la forme d’une langue, qui est elle-même un procédé n’existant que dans le langage. Autrement dit, la langue fait partie intégrante du langage.

Ce que va alors souligner le linguiste Ferdinand de Saussure c’est le lien indiscutable de la langue à la société, aux hommes :

 

          « Elle (la langue) est à la fois un produit social de la faculté du langage et un ensemble de convention »[77].

 

La langue serait donc une entité qui pour exister doit être normée, en tant que preuve de son intégration dans la société. Et c’est alors au sein de ce consensus que se meut le discours, « expression verbale de la pensée »[78], clef de voûte du langage social.

La distinction fondamentale établit par F. de Saussure entre langue et discours (on la trouve aussi parfois sous la forme « langue versus parole ») est réductible à l’opposition « collectif » versus « individuel ».

En effet, se distingue d’une part la langue, ensemble de signes socialement institué et mis à disposition d’un locuteur parlant pour qu’il exprime sa pensée à laquelle s’oppose d’autre part, la mise en œuvre de cet ensemble de signes par ce même locuteur dans une réalisation qui lui sera propre, le discours.

Le discours est personnel et tend à s’affirmer lorsqu’il s’approprie la langue, « partie sociale du langage »[79] et qu’il en use volontairement.

Tout cela est quelque peu confus tant les trois termes, langage, langue, discours, semblent indissociables l’un de l’autre.

 

          Pris au milieu de cette ambiguïté, le phénomène de politiquement correct est au cœur de l’opposition saussurienne. Il entre dans le cadre du langage puisqu’il se diffuse via la langue, dans une communauté linguistique qui elle, se dit par le discours.

Dès lors, il tend vite à se démarquer de l’individuel pour s’ancrer dans le collectif, et c’est en cela qu’il est un fait sociolinguistique.

En effet, nous n’avons que pu remarquer la polysémie qui entourait le terme de « politiquement correct », ainsi que ses nombreux antécédents ou répercussions dans diverses langues et sociétés.

Et si c’est surtout au travers du discours que se réalise le politiquement correct, c’est qu’en tant que concept, son pouvoir n’est pas dans les mots, mais dans leur emploi.

Dès lors que l’on traite le langage comme un objet autonome acceptant la séparation radicale que faisait F. de Saussure entre science du langage et science des usages sociaux (la langue en elle-même), on se trompe car on se cantonne à chercher le pouvoir dans les mots. Or, le pouvoir des mots, donc du langage, est bien dans l’usage qu’on en fait, c’est à dire dans le discours.

 

 

2) Entre idiome au sociolecte

 

          Admis que le politiquement correct, eu égard à ses astuces et particularités linguistiques est parfois complexe dans la transmission de ses messages, de son sens, il peut apparaître à certains comme une sous-catégorie du langage, aussi indéchiffrable par exemple, que la langue argotique.

Néanmoins, le politiquement correct en imposant son propre vocabulaire, sa syntaxe, ses jeux sur la langue, sa poésie même[80], prétend se démarquer d’un quelconque dialecte qui se serait par habitude, greffé sur le langage courant.

Là où le politiquement correct prend alors toute sa dimension, c’est lorsqu’on s’intéresse à ses usagers : on remarque qu’il s’agit généralement de personnes relativement cultivées, d’âge moyen et vivant essentiellement dans les métropoles.

En ce sens, le politiquement correct peut prétendre correspondre à la notion de dialecte, « variété régionale d’une langue »[81] de régiolecte ou plutôt même, pour reprendre la terminologie du lexicologue Jean Pruvost, à celle d’ « urbalecte »[82], néologisme désignant les différents dialectes des villes.

Pratiqué majoritairement entre citadins, l’emploi du politiquement correct qui dépasse le simple stade du particularisme dialectal, nécessite donc un intérêt particulier.

Si le politiquement correct est pratiqué dans des contextes bien précis, c’est qu’il correspond à un besoin éthique, moralisateur ou autre. De fait, son usage relève d’un mode de pensée que les locuteurs concernés se plaisent à revendiquer, tel un signe distinctif entre gens de bonnes mœurs. Ici, c’est donc sous une forme idiomatique que le politiquement correct s’annonce :

 

          « Ensemble des moyens d’expression d’une communauté correspondant à un mode de pensée spécifique »[83].

 

Cette définition qui illustre bien l’aspect communautaire qu’adoptent vite les usagers d’un discours politiquement correct, permet cependant d’aller plus loin.

 

Si le politiquement correct est une forme d’idiome dans la mesure où il est propre à une communauté, c’est qu’il est forcément régi par les normes de cette dernière, représentante d’un groupe social.

À fortiori, le politiquement correct s’il est un idiome peut également se rapprocher du sociolecte dans la mesure où il peut s’apparenter à la langue d’une classe sociale en particulier :

 

          « Le sociolecte sert à désigner les normes sociales qui sont à l’œuvre dans la production du discours (…) il correspond à une pratique sociale du langage verbal (judiciaire, politique, religieux) que matérialise un lexique (…) spécifique »[84].

 

Dès lors, nous pourrions parler de la généralisation du discours politiquement correct en tant qu’idiome de la fin du 20e siècle, et nouveau sociolecte du début du 21e siècle.

Reprenant la terminologie de William Labov[85], on peut faire adhérer au discours politiquement correct, l’accumulation de trois facteurs responsables de sa variation : « le facteur diatopique » qui régit la langue en tant que régiolecte, urbalecte…, « le facteur diastratique » qui présente la langue comme un sociolecte, et enfin « le facteur diaphasique » qui intègre le discours politiquement correct dans l’idiolecte.

En ce sens, la langue est effectivement comme l’avait analysé F. de Saussure, un produit social adopté par un corps social qui prend forme dans le discours d’une communauté linguistique.

 

 

3) Le discours politiquement correct, de l’incompréhension au mystère

 

« Il est précisément correct de ne pas être compris car par là on est garantit contre tous les malentendus » (S.Kierkegaard)

 

          Étant entendu que le politiquement correct agissant sur le discours est un phénomène à la fois linguistique, social, et politique, il faut prendre en compte que le fait de le catégoriser comme un idiome ou un sociolecte peut contribuer à sa restriction, mais également à le prémunir de certaines accusations susceptibles de lui porter préjudices.

Dès lors, quel qualificatif pourrions-nous employer pour représenter au mieux le discours politiquement correct ?

 

A- Le politiquement correct, un discours codé

 

          Jadis, Socrate ne cessait de questionner ses interlocuteurs, via des sophismes inquisiteurs « Mais qu’entends-tu par là ? Quel sens donnes-tu à ce mot ? ».

Ce type d’interrogation correspond parfaitement au discours politiquement correct qui se présente pour les non-initiés comme un langage étranger. Sorte de variante dialectale d’un français d’usage courant, le cheminement discursif du politiquement correct intègre un certain degré de difficulté.

          Le discours politiquement correct, de par son aspect et ses techniques linguistiques, apparaît à juste titre comme une langue mystérieuse et inaccessible à ceux qui ne la pratiquent pas.

Sorte de discours cabalistique, le discours politiquement correct déroute et « dégoûte ». Langue-mystère, il a le pouvoir d’obscurcir ce qui ne devrait être que de la communication humaine.

Il se présente comme une langue illisible et inaudible et sélectionne ainsi ses locuteurs. Son dessein porté par un élitisme sous-jacent est alors réussi.

Sous cet angle, il s’annonce comme une sorte de non-langage dans la mesure où il choisit ses sujets et agit en complète opposition avec la valeur symbolique de la langue, sensée permettre la communication entre tous les hommes.

La sélection artificielle que met en place le politiquement correct fait écho aux ressorts qu’utilisait jadis la langue de bois lorsqu’elle se présentait sous les traits d’une équation alliant magie, aspect rituel et arbitraire.

Le discours politiquement correct n’est pas une variété qui va être utilisé en fonction des auditeurs présents ; il n’exerce aucune compétence communicative, « il s’agit toujours d’une parole sans langue »[86].

Ce ne sont pas les usagers qui choisissent le discours politiquement correct, puisque c’est lui qui vient à eux, une fois sa sélection effectuée.

Le politiquement correct est donc à ce stade un discours codé, imposant « un rapport de signe à référent, et non de signifiant à signifié »[87], qui joue sur le flou général de la langue que seuls les élus peuvent décoder.

De fait, il peut aisément intégrer la classe des langues-jargons[88] si l’on se fie à la classification de deux grammairiens, Damourette et Pichon qui dénombrent quatre formes de « parler » : la disance, l’usance, la parlure et le jargon.

La définition proposée pour cette dernière forme fait largement écho aux principes du discours bienpensant.

Il s’agit selon eux d’une langue utilisée par un groupe social qui, soit par intérêt, soit par fantaisie ou par tradition, fait appel à des mots incompréhensibles pour des non initiés.

Et c’est justement le cas du discours politiquement correct qui baigné dans son auto suffisance, renferme un vocabulaire qui lui est propre et auquel n’a accès qu’une certaine classe de la population.

C’est donc conscient de cet étonnant paradoxe, face à une langue qui se veut fédératrice de tous les exclus, qu’en nous appuyant sur la thèse de U. Windish[89], nous avons choisi de présenter le politiquement correct comme un anti-langage.

 

B- Un paradoxe innommable : le politiquement correct, un discours anti-langage

 

          Selon U.Windish, l’anti-langage est le langage utilisé par des anti-sociétés ou des groupes de marginaux[90].

À priori le discours politiquement correct ne rentre pas dans cette caste puisqu’il est en accord avec la pensée unique de la société dans laquelle il évolue.

Néanmoins, nous nous souvenons de Molière qualifiant le courant des Précieuses de « jargon » ou de « baragouin » et du Littré le définissant comme un langage quasiment sectaire.

Ici, le politiquement correct, à travers la surcodification qu’il impose à sa langue, se sert du langage de la société en place, pour en créer un nouveau.

En ce sens donc, le politiquement correct, en tant que langage travaillé, forme une nouvelle société, une anti-société, excluant les non-initiés qui se retrouvent inévitablement en situation d’incompréhension langagière :

 

          « Un antilangage est un langage transformé : il prend appui sur le langage de la société ambiante, le transforme en créant un nouveau langage, qui ne doit être compris que de l’antisociété »[91].

 

L’antilangage menant à l’échec sémantique devient donc le reflet d’une réalité qui est autre, celle de l’antisociété.

Tandis que la langue courante dit ce qu’elle voit, l’antilangage, nouvellement politiquement correct, dit quant à lui ce qu’il aimerait voir ou mieux, embellit ce qu’il voit.

Tout comme la langue de bois, il crée un dialogue de sourd avec une rhétorique artificielle qui mène à un langage froid, sans nuances donc sans contrariétés. Comme l’expliquent R.Amossy et A.herscherberg[92], la langue de bois est « un langage péremptoire qui fait des contre vérités », créant là un parallèle évident avec le politiquement correct.

Le politiquement correct s’incarne donc volontiers sous les traits d’un contre langage qui se reconnaît par l’échec du sens et du discours.

C’est dans cet état que le politiquement correct tend à s’imposer, tel un nouveau degré dans l’échelle des niveaux de langue, sur laquelle il se construit et dont il dépend :

 

          « L’antilangage n’est pas pour autant un langage totalement différent de la société officielle dans laquelle il se développe »[93].

 

Les thèmes de l’antilangage sont alors les mêmes que ceux du langage.

L’antilangage vit, relate, a besoin d’être parlé pour exister, tout comme un langage « classique ». Mais sa principale différence réside dans son mysticisme qui répond en fait aux besoins d’une langue codée, secrète.

Dès lors, le politiquement correct se fait plus agissant de la réalité, que créateur.

 

          Qu’il soit discours, sociolecte ou antilangage, le politiquement correct impose une normativité qui tend à le rapprocher des lexiques spécialisés (type langage scientifique, médical…) ou technolectes dont les motifs cryptiques excluent certains locuteurs. Ici donc on s’interroge.

Le politiquement correct, fondé sur un principe d’égalité, de communautarisme, devrait par son éthique user d’une langue accessible au maximum de personnes. Et pourtant…

En désaccord avec son idéologie première, il semble ici que l’hermétisme impitoyable dont fait preuve le politiquement correct révèle sa vraie nature.

 

 

4) De l’omniprésence de la norme

 

Loin des idiomes et autres sociolectes, le mystère du politiquement correct semble trouver une explication dans l’étouffant pouvoir de la norme.

Il faut tout d’abord préciser que la norme est indissociable de la langue dans la mesure où elle est la preuve de sa socialisation, de son traitement social.

La norme apparaît comme l’illustration du bon usage de la langue, et à fortiori, comme celui de la pensée.

J-P.Léonardini dans la préface de son ouvrage[94] explique à ce sujet que « les structures de la langue sont normatives et conditionnent la manière dont nous réfléchissons ».

Le discours politiquement correct lui, s’introduit dans la langue par le pronom indéfini « On », en tant que norme collective, et impose également le primat de la forme sur la substance, schème récurrent qui entre lois et règles, surveille la façon dont on dit les choses.

Cet état linguistique autoritaire qui s’établit en confrontation du phénomène de politiquement correct est très proche de ce que R-A.Lodge nomme « la codification du langage »[95].  Et cette idée désigne la présence de la surnorme dans la langue.

Si norme et surnorme sont toutes deux faire valoir de l’institution sociale, la première est présente dans toute communauté linguistique, tandis que la seconde ne s’atteste que dans certaines sociétés.

Et toute la particularité et la difficulté du discours politiquement correct résident dans cette relation entre norme et surnorme.

La langue, au sens de la conception saussurienne, est dépendante d’une norme existant elle-même par contrainte sociale :

 

          « La norme est le consensus linguistique implicite qui permet la compréhension entre les locuteurs d’une même communauté »[96].

 

Mais la particularité du discours politiquement correct, comme tout type de préciosité langagière engagée dans une tradition puriste, réside dans une double normalisation, qui passe donc également par la surnorme.

Si nous devions user d’un vocabulaire juridique, nous pourrions désigner la norme comme un droit, et la surnorme comme un devoir. Cette dernière, dépassant la simple nécessité de bienséance, s’inscrit dans un processus de contrôle excessif du langage qui impose des consignes explicites non seulement sur ce qu’on doit dire, mais bien évidemment aussi, sur ce qu’on doit taire.

Aussi, pour reprendre les propos de J.Garmadi :

 

          « (La surnorme est) un système d’instructions définissant ce qui doit être choisi si on veut se conformer à l’idéal esthétique ou socioculturel d’un milieu détenant prestige et autorité, et l’existence de ce système d’instructions implique celles d’usages prohibés »[97].

 

Dès lors, si le discours politiquement correct s’essaie à la surnorme, s’il impose sa présence dans la langue courante, c’est que la norme ne suffit pas pour parvenir à son idéal. Là où la norme ne fait que conseiller implicitement ce qui pourrait améliorer l’acquisition naturelle du langage, la surnorme elle, par une codification qui se veut explicite, exige une uniformisation linguistique.

Par cette pression sur la langue courante, la surnorme garantit son maintien dans le discours politiquement correct qui présente alors la standardisation du langage, non plus comme un idéal inaccessible, mais bien comme une réalité plausible, puisque tout refus aux valeurs dictées par la surnorme apparaît incorrect, impropre.

Le langage politiquement correct, dans ses extrêmes, voue donc sa préférence à la morale, et non à l’idée.

L’idéologie qu’impose la surnorme passe par la croyance illusoire d’une langue standard qui, se réalisant par automatisme permettrait de lutter contre l’impureté, la saleté d’un discours sous-normé.

Instaurant un semblant de hiérarchie linguistique, le langage politiquement correct, fort de sa norme et de sa surnorme, se présente comme un idéal à atteindre. Sorte de modèle-référence, il inclut en tous une idée nouvelle : il ne suffit plus de « bien penser », il faut dorénavant « penser mieux ».

La surnorme s’infiltre donc dans les esprits puis dans la langue, via un système linguistique niant l’existence de certains termes, telle une théorie du chaos.

Et nous allons vite constater que le politiquement correct, dans son état général, et quel que soit son statut, se lie autour d’un même schéma : de la langue de bois à la préciosité, un seul et même regard est porté sur la langue, celui de la norme incluant la notion de mot tabou.

Derrière ses idéaux inattaquables, il semble que le politiquement correct ait un nouveau dessein, instaurer un état policier dans la langue.

De la surnorme à la censure, il n’y a donc qu’un pas …

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE 2 :

Des interdictions aux astuces : ligne de conduite du phénomène sociolinguistique qui submergea la langue française

 

 

 

 I/ Politiquement correct, vocabulaire tabou et indicible

 

 

Nous avons constaté que le politiquement correct, sous des prétextes divers, la décence, la gêne, la politesse, la honte… interdisait l’usage de certains mots ou expressions.

De fait, non content d’imposer sa norme et de corriger des mots « déficients », il pratique une censure déguisée qui condamne l’existence de certains termes.

Ainsi, sont souvent concernés les mêmes domaines de la vie, avec la maladie, l’aspect physique, les rapports sexuels …

Le phénomène de politiquement correct qui tient toujours à être irréprochable, n’empêche pas nommément d’évoquer les domaines-cibles. En revanche, il préfère les désigner par des termes qui, baignés d’euphémismes, ne disent pas grand chose.

De fait, dès lors que la bienséance entraîne une surveillance du langage, on ne peut que percevoir le lien qu’elle entretient avec la notion de vocabulaire tabou.

Car là où il y a mots illégitimes, il y a mots taboués. Et cette attache entre vocabulaire tabou et politiquement correct est évidente et inaltérable.

Si le politiquement persiste, c’est grâce à cette option de tabou qu’il impose à la langue, toujours protégée par la notion de norme.

C’est pourquoi pour commencer, il nous a semblé indispensable de procéder à un très bref rappel de la notion de « tabou » langagier.

 

 

1) La notion de tabou, au cœur de la philosophie politiquement correcte

 
A- Le tabou, un statut en devenir

 

          L’étymologie du mot « tabou » viendrait apparemment du polynésien tapu qui signifie « interdit sacré ». C’est le Capitaine Cook qui, en 1711, l’aurait rapporté de Tonga, et jusqu’au début du 20e siècle, ce terme gardera son sens d’interdit religieux :

 

          « Système d’interdictions de caractère religieux appliquées à ce qui est considéré comme sacré ou impur ; interdiction rituelle »[98].

 

Ce n’est d’ailleurs pas tant l’interdit en soi qui demeure, mais plutôt une atmosphère de surveillance, de justification du langage qui impose à chaque locuteur de peser et sous peser les mots qu’il s’apprête à utiliser.

Si la notion de tabou existe dans notre univers langagier et social, c’est surtout en tant que norme et maîtrise.

Et cette notion n’est autre que l’essence même du phénomène politiquement correct qui est, nous l’avons évoqué, un instrument de correction linguistique qui s’amuse et vit de la fonction régulatrice du tabou.

Le tabou s’exerce donc différemment selon les contextes et les normes intériorisées propres à chaque société. Il en évalue les possibles et les enjeux.

     Voyageant dans les sphères psychanalytiques avec S.Freud, ce n’est qu’aux alentours de la moitié du 20e siècle que le mot intégrera les dictionnaires classiques, en perdant de fait, tout son sens sacré : «  Ce sur quoi on fait silence par crainte, pudeur. V. Interdit »[99]. 

Cette nouveauté, qui permettait de rénover le vocabulaire concernant le Bien et le Mal, s’annonçait comme le signe de nouvelles valeurs éthiques, et d’un changement des mentalités.

 

B- Un vocabulaire renié

                                                                  « Les mots sont des revolvers » (J-P. Sartre)

 

          Bien que rien ne soit censé être tabou puisque « rien n’est caché »[100], notre époque malgré une liberté apparente s’exerce avec brio au règne du tabou.

Dès lors, chaque société ayant généralement les mêmes modèles, les mêmes règles, les cibles répondant aux exigences du politiquement correct sont souvent identiques : aujourd’hui les domaines tabous de notre société sont suscités par la gêne ou la honte (le corps humain, la scatologie, le sexe…), l’inconnu (les religions, les origines, l’exclusion…), la peur (la maladie, la mort…).

Puisque tous les mots se rattachant à ces lexiques ne peuvent être interdits, ils sont discrètement étouffés, « la seule pudeur qu’autorise le dictionnaire est de les dissimuler dans l’ordre alphabétique »[101].

 

Ces mots, considérés comme obscènes mais qui ne sont pourtant pas spécifiques au domaine érotique, entrent donc dans le dictionnaire, tant bien que mal, et s’ils sont déconseillés dans le langage courant, qui les cantonne à de précieux « Péj., Vulg., Pop. », ils sont bel et bien bannis du langage politiquement correct dont le partage binaire entre dicible et indicible, audible et inaudible, est trop manichéen pour évoluer.

 

a- l’exclusion

Ce terme regroupe en son sein les marginaux, les exclus, les chômeurs, les nains, les étrangers, les homosexuels…bref, tous ceux susceptibles d’être montrés du doigt.

Le politiquement correct qui s’intéresse aux minorités de tout ordre, ethniques, sexuelles, physiques…, refuse de fait qu’elles soient humiliées.

Cet aspect, qui lui est spécifique, est qualifié par A.Santini comme « l’inflation galopante des opprimés »[102].

L’exclu, quelle que soit sa forme est malheureux et est donc taboué dans son individualité afin de le contraindre poliment à rejoindre un groupe, où là, il sera libéré de tout vocabulaire malsain.

Le politiquement correct en se penchant sur le cas des exclus, choisit de réaliser l’un de ses desseins : réunir (et réduire) toute l’humanité à un dénominateur commun.

Dès lors, tout exclu n’appartenant pas à une communauté est taboué dû à son anti-conformisme.

 

b- origines et religions

L’étranger, en tant que personne différente, en tant que représentation de l’Autre, est parfois victime de discrimination. C’est pourquoi une certaine interdiction pèse sur l’usage de termes comme « race », « étranger » ou « immigré ».

Chaque ethnie a donc été rebaptisé par les bons soins du politiquement correct qui offre un langage pragmatique où d’autres alternatives nous sont proposées et même conseillées pour remplacer les archaïques « il est blanc/ jaune / noir … ».

 

c- le corps ingrat et sale

Un autre domaine tabou est celui du corps, de ses imperfections, de ses parties dites honteuses, et de l’apparence physique en général.

Ainsi, si l’on hésite à utiliser des termes comme « gros » ou « moche », d’autres mots, longtemps interdits, sont aujourd’hui encore, précédés dans les dictionnaires de mention allant de « très vulgaire » à « familier ».

Le dictionnaire marque l’évolution du mot tandis que le politiquement correct indique clairement son utilisation et prouve par ses commentaires que certains mots sont contraires à la bienséance imposée.

La scatologie, en ce sens de gêne, de dégoût, est une des cibles concernées : si l’on prend l’exemple du verbe « chier », sa première apparition se note dans le Petit Robert en 1981 avec la mention « Très vulgaire », et ce n’est que dix ans plus tard que ce même dictionnaire le donne comme « Vulgaire », alors qu’il est considéré comme populaire, notamment par sa démocratisation dans les expressions « se faire chier ; faire chier quelqu’un » ; expressions de fait considérées comme politiquement incorrectes.

Et c’est dans la même optique que la nudité est présentée dans un rapport de saleté au corps, ce qui a amené nombre d’auteurs à trouver des moyens détournés pour l’évoquer.

Lorsque la femme nue apparaît chez Racine, « dans le simple appareil qu’on vient d’arracher au soleil »[103], elle est « vêtue de probité candide et de lin blanc » chez V.Hugo[104].

 

d- la sexualité

Le sexe, qu’il s’agisse de l’organe reproducteur ou de l’idée générale, dérange.

Cette évidence est bien antérieure à notre siècle, puisqu’elle date des premières lois civiles du 16e siècle.

Néanmoins, l’histoire de l’évolution des expressions comme « faire l’amour ; coucher ; baiser… » est inévitablement liée au règne du vocabulaire tabou et du phénomène de politiquement correct. Lorsqu’il s’agit de dire le sexe, il semble que le langage, sous l’emprise de la bienséance ou d’une quelconque pudeur bourgeoise soit réduit à un babil quasi primaire.

Ainsi, on ne « couche » pas, mais on dort ensemble, on ne « désire » pas quelqu’un, on est tout au plus charmé par cette personne.

Et même les personnes vivant du sexe passent au crible. Du franc « putain » au 12e siècle, à la « travailleuse sexuelle » de nos jours, en passant par « musardine ; fille de joie ; tapineuse ; fille du trottoir, péripatéticienne… » ou tout simplement « personne prostituée », on ne compte plus toutes les dénominations utilisées pour parler de celles, qui font le plus vieux métier du monde.

Le langage qui a donc ici suivi l’histoire, la société et les mœurs, a évolué pour terminer sa course aux frontières du politiquement correct qui préconise « travailleuses du sexe » pour ne pas exclure ses femmes dans une marginalisation linguistique, puisque avec le terme de « travailleuse », on les invite, au moins en apparence, à entrer dans la société.

 

e- la guerre

L’une des autres cibles est évidemment la guerre, en tant qu’action humaine inacceptable.

Ainsi, la terminologie guerrière s’adoucit pour tenter de rendre concevable ce qui moralement, éthiquement, ne l’est pas. L’édulcoration du langage essaie de transformer le lexique belliqueux pour donner l’image d’une guerre propre. Le politiquement correct, pour enrayer la souffrance de la guerre en donne, via un langage choisi, une vision supportable où les bombardements ne sont plus que des « incidents ».

Relater la guerre est donc un exercice très difficile sous le joug du politiquement correct, surtout pour les médias condamnés à une extrême vigilance quant à l’usage des mots employés :

 

          « La guerre est un exercice auquel nul ne peut se targuer d’être rodé (…) certains mots clefs deviennent des outils de propagande »[105].

 

Ce pragmatisme mis en œuvre par le politiquement correct pour tenter de diminuer la souffrance suscitée par certaines réalités, se retrouve dans un autre domaine.

 

f- la vieillesse, la maladie et la mort

Avec ces trois domaines-cibles, nous touchons à ce qui est éthiquement inacceptable.

Pour simple preuve il suffit de constater à quel point l’adjectif « vieux » et le substantif « vieillesse » sont rarement acceptés dans le discours politiquement correct, ainsi que nous le confirme Le Dictionnaire des termes officiels où l’article « vieillissement », très emprunt de l’atmosphère bienséante, est le seul toléré :

« Transformation avec l’avance en âge, de l’organisme vivant. Accroissement des personnes âgés dans un groupe ou une population ».

Et justement, la définition de « personne âgé » est révélatrice du message que le lexicographe tente ici d’imposer :

 

           « Cette expression est commode pour remplacer celle des vieux, vieillards, car le mot vieux a souvent des connotations négatives de déclin, de déchéance, d’obsolescence ou d’incapacité (…) ».

 

Le temps qui passe et les traces qu’il laisse semble donc être un sujet sensible pour l’univers politiquement correct qui choisit d’amoindrir le processus de vieillissement en autorisant seulement cette dite dénomination.

De même, la maladie et la mort, autrefois intégrées à la société des vivants, sont clairement rejetées, puisqu’elles ne sont que l’expression du comble de la souffrance.

Les maladies, leurs nominations, leurs symptômes, la mort, ses cérémonies, ses objets, ses professions, sont masqués, rebaptisés.

Face à ce grand tabou devant l’éternel, les remplaçants sont nombreux. Des euphémismes aux périphrases, nous le verrons, une multitude d’expressions synonymiques est proposée.

L’Angleterre a ouvert le bal il y a environ quarante ans avec l’adoption systématique des expressions paraphrastique « to pass away » en lieu de « to die », et « to take one’s life » pour « suicide ».

En France, on a fait de même, la maladie, la souffrance, le mal être, le suicide sont devenus tellement tabous et anti-politiquement corrects qu’on en parle plus que sous forme infantilisée.

Pour exemple, cette déclaration de J-F.Girard, directeur général de la santé, au sujet de la transmission de la maladie de la vache folle à l’homme, « La transmissibilité est une hypothèse à laquelle il faut accorder un certain crédit »[106].

De même, l’édulcoration de la souffrance qu’on retrouve dans la très convenue paraphrase « décédé des suites d’une longue maladie », se présente également pour le thème du suicide.

Si nous ne citons pas toutes les périphrases répertoriées par P.Merle[107], les substitutions sont si nombreuses qu’on a que l’embarras du choix comme le prouve cette interview des frères Kahn sur le suicide de leur père :

 

          « Nous n’avions pas réalisé qu’il souhaitait arrêter là le chemin, qu’il était au bout du rouleau. Nous culpabilisons de ne pas avoir vu à temps qu’il voulait descendre du train »[108].

 

Le paroxysme de la périphrase tabou est ici atteint. Cette métaphore filée ne fait que dire toute la gêne existante à utiliser le mot « mort ».

Aussi paradoxal que cela puisse être, jamais le mot « vie » n’avait autant servit de pendant à celui de « mort »… puisque le corps sans vie de cet homme qui a perdu la vie mérite évidemment un sublime rituel de fin de vie.

 

Si ce relevé des différentes cibles peut ne pas sembler exhaustif, c’est que le politiquement correct se construit comme une norme universelle qui n’a pas atteint son but.

De fait, il est difficile d’affirmer quelles cibles sont touchées par cette pression linguistique, puisque bien au-delà de la notion de mots tabous, c’est le lien entre discours politiquement correct et indicible qui doit être pensé.

Autrement dit, si l’on ne peut pas rire de tout, peut-on parler de tout ?

 

 

2) Indicible et politiquement correct

 

          À en croire le traité philosophique de L.Wittgenstein, certaines choses ou réalités sont indicibles, et respectant son radical apophatisme, « sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence », le tabou prend tout son sens, et le politiquement correct n’est ici plus seulement réduit à une interdiction lexicale, mais bien à une attitude raisonnée d’attente, de réflexion, menant à un travail sur la recherche des paroles.

Ainsi, le vocabulaire tabou permet de mener à bien sa réforme linguistique qui consiste à réunir en une même classe, les mots considérés comme discriminatoires.

Dès lors, ces dits mots sont supposés ne plus être dit ou tout du moins ne plus être prononcés ; et entrant dans la catégorie du « dit-partiel », s’ils ne sont pas légitimes, ils sont censurés.

Voyageant entre ce jeu du dicible et de l’indicible, du moral et de l’immoral, les mots taboués échappent au langage :

 

          « L’indicible désigne ce secteur de l’énonciation où un sujet rencontre des obstacles à dire ce qu’il vise »[109].

 

L’indicible, bien que cela soit paradoxal, est donc un discours qui reste silencieux, subissant le poids du tabou, de la censure qu’il a pour essence.

C’est au nom de la société, de ses lois, que l’on va définir ce qui mérite d’être dicible ou non, et au-delà, ce qui est pensable ou pas.

C’est la doxa d’une société qui va légitimer l’entrée de tel ou tel mot dans la nomenclature d’un dictionnaire :

 

     « Tout ce qui se dit, s’écrit, dans un état de société donnée (…) règles discursives et topiques (…) organisent le champ du dicible »[110].

 

La distinction entre dicible et indicible correspond à la dichotomie entre avoué et inavouable.

Dès lors, la censure en imposant un tabou sur la langue, au nom de l’idéologie du politiquement correct crée un manichéisme langagier : d’un côté, le secret, la taboué, le mauvais ; de l’autre, l’intelligible, l’avoué, le bon.

Et c’est ce même manichéisme qui entraîne une sorte de paranoïa du politiquement correct qui guette la moindre dérive langagière :

 

          « Le maître mot c’est la vigilance (…) la suspicion généralisée (…) on entre dans l’ère de la pensée hygiéniste où tout contact avec l’ennemi, toute lecture même critique des textes qu’il produit, sont contaminants. D’où l’émergence d’un singulier idéal (…) rêver d’un monde purifié des idées dangereuses »[111].

 

La dichotomie permanente qu’impose le politiquement correct sur chaque parcelle de langue, fait du manichéisme son fond de commerce idéologique. Le politiquement correct se présente alors comme l’incarnation de cette vision d’un monde divisé entre Bien et Mal, au sein duquel la censure, en tant qu’implicite doxal, entend répondre aux exigences et aux normes du politiquement correct, en ne disant pas toujours tout.

Le phénomène de politiquement correct au centre duquel se meut le tabou, se joue alors du langage et de la réalité :

 

          « Il est faux de penser que l’usage du langage humain se caractérise par le fait d’apporter de l’information. Le langage humain peut être utilisé pour informer ou pour tromper, pour clarifier ses propres pensées, pour trouver son habileté ou tout simplement pour jouer »[112].

 

Dépassant le simple stade du langage comme fonction représentative du réel, le politiquement correct, sous l’œil attentif de la censure se plaît à sacrifier certains termes pour en inventer de nouveaux.

Cette perspective auto créatrice s’oppose à la philosophie du langage de E.Husserl : selon lui, le langage, en plus de reposer sur une conception innéiste, est construit sur une conception transcendantale qui lui donne un noyau d’où émerge l’activité langagière.

         

Dès lors, toute production langagière ne correspondant pas à la sémantique première est perçue comme une transgression menant à l’absurdité.

Ainsi, si l’on s’en tient à cette théorie, lorsque le politiquement correct transforme certains termes en des locutions figées, il court le risque de produire du non-sens.

La théorie de l’indicible mène donc ici à une non théorie : si le politiquement correct modifie certains mots taboués par d’autres, dicibles, et répondant positivement à son idéologie, il change la sémantique originelle et mène à l’indicible où par une sorte d’injonction, de formule quasiment rhétorique, on refuse l’innéisme de quelques mots pour les travestir sous une forme indolore et délicate, « ne dites plus A, dites B ».

     Il n’y aurait donc pas de solutions au problème du choix des mots, de l’indicible.

Qui plus est, l’aspect de transformation de la langue, imposé par le politiquement correct, se fonde sur un prédicat trompeur qui constitue l’un des troubles de la linguistique moderne, révélé par la philosophie de L.Wittgenstein : on s’entend à dire par un présupposé de sens commun que chaque chose correspond à un substantif.

Mais cette théorie pose un réel problème : s’il existe bien pour chaque chose, chaque objet, chaque réalité, un nom réciproque, cela sous-entend que le politiquement correct, à moins de changer de réalité, d’objets, ne peut changer les substantifs correspondants sans faire état, plus que d’une transformation, d’une déformation du langage.

Le travail d’épuration linguistique se heurte donc à une évidence prévisible : il ne peut se réaliser sans violenter le langage libre existant, sans emprisonner dans la tour du mensonge, le champ du dicible.

Néanmoins, fidèle à son idéologie de langage salvateur, le politiquement correct use de différentes astuces pour modifier cette langue tant dépravée, le français, mais le fait de façon suffisamment discrète pour nous laisser penser que seuls sont retirés du langage, les mots insupportables.

 

Le langage politiquement correct joue donc avec la langue et ses mots, et les manie dans une rhétorique au service de la bienséance.

C’est alors dans son idéal purificateur que ce jargon va s’employer à sélectionner des outils linguistiques lui permettant par une sorte de travail synonymique, de proposer une nouvelle vision de son vocabulaire idéal donc non taboué. Et bien que le principe de synonymie aille parfois jusqu’au truisme, et s’impose avec lourdeur en arrachant au mot qu’il cherche à remplacer, ses allusions et ses connotations, le politiquement correct s’enrichit d’expressions nouvelles qui nettoient les mots de leurs vices.

Faisant des figures de rhétorique sa priorité, il tente de drainer la langue de ses scories de jadis.

 

 

 

 

II/ Les outils rhétoriques, faire valoir de la bienséance

 

 

1) Les figures de style du politiquement correct

 

A- Une hypothétique paraphrase

 

          C’est dans le cadre d’un travail de reformulation linguistique que le politiquement correct choisit de moduler la matrice interne de la langue en jouant avec des procédés syntactico-sémantiques qui vont mener, via différentes figures de style, à des changements de sens.

Tout d’abord, c’est avec l’usage de la paraphrase en tant que reformulation légitime que le politiquement correct s’établit.

La paraphrase, comme le définit l’article du Dictionnaire d’analyse du discours, est :

 

          « Une relation d’équivalence entre deux énoncés, l’un pouvant être la reformulation ou non de l’autre », équivalence qui « s’exprime en termes de coréférence ».

 

Et le politiquement correct vit justement de cette relation qui impose l’équivalence choisie comme une fiabilité lexicale.

Lorsque pour évoquer le substantif « nain », la norme préfère employer l’expression au combien plus gratifiante de « personne de petite taille », c’est avant tout l’aspect paraphrastique de la formulation qui est mis en avant.

La paraphrase se fonde donc sur un socle commun de référents, de « sémantismes différentiels »[113], et en dépassant le simple stade de la synonymie puisqu’elle existe dans la déformation du sens même des mots cibles, elle s’annonce non pas comme une activité de reformulation, mais bien comme une forme de continuité sémantique entre les données qu’elle relie et repense.

C.Fuchs, spécialiste de l’analyse du discours et plus précisément de l’énonciation, nous explique dans son ouvrage[114] que la paraphrase a une forme double : elle est « pré-linguistique » lorsqu’elle se présente comme moyen de reformulation, et elle est plus « classique » lorsqu’elle travaille en terme d’équivalence.

Néanmoins, cette double apparence pose un problème majeur, celui du seuil de distorsion lexicale : le processus paraphrastique ne peut être pensé et défini sans approche réductrice comme un phénomène d’équivalence sémantique dans la mesure où cela consisterait à morceler la paraphrase :

 

          « Cela revient en effet à la couper non seulement de la dimension discursive de l’activité de la reformulation, mais aussi des facteurs de variabilité et de déformabilité inhérents au fonctionnement sémantique des énoncés au sein même de la langue »[115].

 

 Pourtant, c’est bien ce que veut le politiquement correct qui ne se soucie guère de la rupture interprétative ou de la déformation sémantique induite dans le processus de reformulation énonciative.

Qui plus est, la paraphrase sous le joug de ce dernier a gardé ses fonctions premières.

Apparut pour la première fois dans le vocabulaire français au milieu du 16e siècle[116], la paraphrase était une pratique langagière spécifique, destinée à des fins essentiellement pédagogiques.

Au 19e siècle, elle devient « une pratique de délayage et de la forme du contenu pouvant aller jusqu’à la distorsion du sens »[117].

Dans la pratique courante elle est la reformulation sans valeur explicative, d’un énoncé, et est utilisée aujourd’hui à des fins qui relève de la même compétence.

Il y a en effet dans la paraphrase politiquement correcte, une démagogie première qui se mêle à un regard critique porté sur des mots-cibles que certains croient bon de transformer.

C.Fuchs résume d’ailleurs l’emploi de la paraphrase sous forme d’un schéma très intéressant : X . C -> X’.

Si le mot-cible désigné par la lettre X est transformé grâce à la paraphrase en un mot nouveau désigné par X’, cela suppose qu’il y a un intermédiaire noté C (pour évoquer le Contenu) qui est le point de départ de X et l’aboutissement de X’[118].

Ici cependant, un problème se pose : il semble en effet qu’il n’y ait aucune trace de cet intermédiaire dans le passage d’un mot-cible en un mot politiquement correct.

La paraphrase proposée par la bienséance se fonde uniquement sur l’idée d’une parenté caractérisée par un invariant qui se voudrait quasiment synonymique.

Il paraît donc restrictif de penser de cette façon la reformulation politiquement correcte en terme paraphrastique, puisque le processus de substitution s’avère impossible car impensable.

Effectivement, l’une des caractéristiques de la paraphrase suppose que :

 

          « Si A est en relation de paraphrase avec B, alors B doit pouvoir commuter avec A dans n’importe quel type de co-texte »[119].

 

La non réciprocité imposée par le politiquement correct clôt l’éventualité de la substitution paraphrastique comme l’une de ses habitudes de pratique langagière.

Dès lors, différentes figures de style vont être utilisées pour tenter de palier aux attentes dudit phénomène.

 

B- Un discours emphatique

 

       « Il faut dire les choses simplement, sans les augmenter » (Préface de l’Académie française, 1694)

 

a- la litote

     C’est tout d’abord la litote qui va se présenter comme aide à la norme imposée par le politiquement correct.

Figure d’atténuation (en grec, litotes, simplicité) elle «consiste à dire moins pour faire entendre plus »[120].

Servant l’ironie elle est également parfois utilisée dans son aspect précieux pour éviter toute forme de provocation ou de gêne. Elle relève d’un calcul, de stratégies du langage. On l’utilise aussi souvent par modestie, par égard.

Sa culture est celle de l’à-peu-près, qui s’accommode du flou plus ou moins artistique. Aussi, pour admettre l’intérêt caché que l’on porte par exemple à une personne, la litote s’incarnera dans la célèbre exclamation « Va, je ne te hais point ! »[121].

Son usage est très fréquent lorsqu’il s’agit de répondre aux demandes du politiquement correct.

« Art de la litote généralisée » ou « litotomania » pour reprendre les expressions de J.Doyère[122], cette figure de style s’incarne dans la périphrase avec pour unique but d’adoucir une réalité.

 

b- l’oxymore

L’oxymore est une des autres figures de style qui se présente comme la possibilité d’une éventuelle déformation linguistique propre au politiquement correct.

 

          « Oxymore, ou oxymoron : figure qui consiste à allier deux mots de sens contradictoires pour leur donner plus de force expressive »[123].

 

Si la définition ci-dessus n’appelle pas plus d’exemples que le fameux « clair-obscur » du 17e siècle, l’oxymore par son aspect de fourre-tout sémantique est devenu « une sorte de bouée de sauvetage »[124], prête à triompher.

Ainsi, on connaît le goût de l’ambiguïté que manifeste le politiquement correct et on ne s’étonne pas de voir fleurir des locutions à tendance « oxymorique » telles que « les exilés de l’intérieur ; le vieillir-jeune ; les prises de conscience confuses ; les immobilismes actifs ; les solitudes interactives,  et autres discriminations positives ».

 

c- la périphrase

      Cependant, à ce stade de la reformulation c’est sans doute la périphrase (elle-même insérée dans d’autres figures de style puisqu’elle est souvent euphémistique ou hyperbolique) qui sert le mieux notre jargon normatif :

 

          « La périphrase naît (…) à l’époque des Lumières lorsqu’un arrêt du conseil du parlement de Rouen en date du 12 juin 1787 interdit d’appeler bourreaux les ‘exécuteurs des jugements criminels’ (…), et que l’Assemblée nationale recommande, le 24 décembre 1789, de les appeler ‘citoyens exécuteurs’ »[125].

 

Cette opération unique pour l’époque va laisser ses traces.

Les premières influences se perçoivent dans la littérature lorsque Voltaire décrivit la prison où l’on jeta Candide et Pangloss en ces termes, « appartements d’une extrême fraîcheur, dans lesquels on était incommodé du soleil » ou bien encore lorsque P.Loti représenta un cadavre comme une « chose couchée et refroidie que l’on conserve et regarde quelques heures encore, mais qu’il faut se hâter d’enfouir sous la terre »[126].

La périphrase selon l’analyse de S.Hamon[127] est en quelque sorte une reformulation synonymique enrichissante au sein de laquelle un mot seul se voit remplacer par tout un groupe de mots de sens équivalent.

De façon plus caricaturale, un mot A remplace une expression B dont elle souligne au moins l’une des caractéristiques.

La périphrase (en grec, périphrasis, parler de façon détournée) est le remplacement de mots propres par une suite de mots imagés ou descriptifs, pour désigner une réalité. Du reste pour évoquer l’Himalaya on périphrasera par « le toit du monde » ou pour désigner un lion on ajoutera « le roi des animaux ».

Également appelée « pronomination », elle tente d’incarner les exigences de la préciosité ou de la décence, dessein qu’elle remplie souvent, comme le prouvent ces relevés : « la dame aux camélias », référence littéraire, évoque par analogie une prostituée, et « les dernières faveurs » désignent la sexualité[128]. Bienvenu donc au royaume du cliché.

Parfois la périphrase fait simple et fabrique de nouveaux mots politiquement corrects grâce à deux préfixes, « anti » et « pro », construit sur le modèle américain. Se rapprochant une fois de plus de la tautologie emphatique du politiquement correct, on dira qu’on est « pro-vie » si l’on est contre la pratique de l’avortement ou que l’on est « pro-choix » si l’on est pour.

L’emploi le plus fréquent de la périphrase s’exerce dans un but « apaisant », lorsque celle-ci, confrontée à des sujets sensibles, doit tenter de transformer une réalité pénible (on préférera évoquer « une personne au physique particulier » que nommer « un laideron ») devenue insupportable.

Il arrive alors que dans cette transformation la périphrase change de statut.

Ainsi par exemple, utiliser l’expression métaphorique « la grande faucheuse » pour évoquer la mort, n’est plus tant une périphrase qu’un euphémisme.

Il est vrai que les deux se confondent volontiers comme tend à la prouver le classement effectué par V.Volkoff qui dans son manuel propose à l’article « périphrase » des exemples s’approchant plus d’euphémismes.

La différence réside donc ici. Tant que la périphrase, comme le prouvent analyses et définitions, sert les principes de la politesse ou de la pudibonderie, elle conserve son aspect de reformulation, d’expansion lexicale.

En revanche, lorsqu’elle vient à illustrer des propos jugés choquants ou blessants, elle rentre dans un processus d’embellissement de la réalité se mouvant dans une langue très flexible.

Dès lors, elle dépasse le simple stade de périphrase. Elle est autre.

Désignée par le Petit Larousse 2005 comme un « détour de langage », elle répond parfaitement à l’étymologie de la notion de circonlocution (en latin, circum, autour, et locution, parole) puisqu’en tournant en quelque sorte autour du mot, elle prouve sa cohérence et sa force de potentialité à enjoliver la réalité, comme à la voiler.

Il semble donc ici que la périphrase prenne une nouvelle forme et qu’elle s’incarne dans une autre figure de style plus adéquate, cavalière de choix faisant honneur au règne du politiquement correct.

 

 

2) L’euphémisme, valet indispensable du politiquement correct

 

A- Un alliée de choix

 

          Du grec euphêmein « dire des paroles de bon augure », puis « emploi d’une bonne parole», cette figure consiste à adoucir une idée déplaisante « antiphrase sans ironie, sans cruauté pour atténuer une idée trop brutale »[129] .

Si l’euphémisme illustre parfaitement l’état d’esprit du politiquement correct c’est qu’il permet de réaliser son souci premier : celui de parler comme il faut.

Jouant une sonate en bémol pour éviter les fausses notes, l’art du bien parler n’est pas sans rappeler la lointaine science de la rhétorique pour laquelle la manière de dire importait souvent autant sinon plus que ce qui était dit.

On retrouve alors la terminologie barthésienne qui présente la rhétorique comme une sorte de métalangage puisque effectivement, l’éloquence rhétorique de l’euphémisme nous informe via un type de discours bien réfléchi sur le discours lui-même.

Dès lors, si l’euphémisme n’est rien de plus que le voile d’une réalité trop odieuse pourquoi ne pas s’y habituer ?

Cette figure dont le travail se résume à mettre un mot à la place de l’autre déguise en fait toute forme de gêne en la remplaçant aussitôt par ce qu’elle n’est pas.

 

Si « toute vérité n’est pas bonne à dire », l’euphémisme à défaut d’adoucir la réalité, adoucit le mot qui la désigne.

Définit par C.Fromilhage comme « l’atténuation non feinte d’une vérité que l’on déguise parce qu’elle renvoie à des domaines tabous »[130], cet effacement lexical, s’il vise à atténuer certains propos contribue aussi parfois à les annihiler, « l’euphémisme n’est qu’une forme polie et cultivée de ce qu’on appelle l’interdiction de vocabulaire »[131] .

Sorte de pansement verbal, il amoindrit la signification directe de l’énoncé et en ce sens impose sa propre norme, norme qui tend à devenir l’outil principal d’un tableau social qu’on adoucit à volonté.

L’euphémisme serait donc une figure quasiment mathématique qui, en diminuant l’impact des dires d’un locuteur offre à un autre, un discours travaillé, normé, qui correspond non plus à l’idéel du premier locuteur, mais bien à l’idéal du second.

Autrement dit, l’euphémisme est une sorte de compromis entre le discours d’un locuteur et le discours en tant que produit d’une société qui se fait instance linguistique des normes qu’il doit affronter :

 

           « C’est la formation (…) résultant d’une transaction entre l’intérêt expressif (ce qui est à dire) et la censure inhérente à des rapports de production linguistique particulier »[132].

 

Et c’est justement comme l’explique P.Bourdieu, cette synthèse, ces compromis qui sont à la base même du processus d’euphémisation, en tant que « produit de stratégies consistant à mettre en forme et à mettre des formes »[133].

L’euphémisme est donc une figure de rhétorique classée par le linguiste A.Darmesteter dans la catégorie « mode de changement ».

Cette figure qui se refuse à traduire toute réalité déplaisante, grossière, crue, triste, a pour souci premier de renforcer la valeur dénominative de mots ou d’expressions taboués car jugés impropres.

Masquant donc certains aspects de la réalité par souci pour autrui ou au nom de la bienséance, l’euphémisme se présente sous différentes formes, et il intègre d’autres figures de style comme par exemple l’allégorie (en grec « je parle d’autre chose ») ainsi que la définit D.Arcand :

 

           « Figure de l’euphémisation dans la mesure ou c’est une description mettant en scène des personnages ou des animaux pour représenter une idée, une abstraction de façon concrète et imagée ( la grande faucheuse pour parler de la mort) »[134].

 

Le grammairien J-J.Robrieux[135] précise quant à lui que l’euphémisme peut aussi se trouver dans la métonymie[136] qu’il illustre du « faire cattleya » de Proust, ainsi que dans la métalepse ( « il a rejoint ses ancêtres » pour « il est mort »).

Toute cette délicatesse verbale sublime donc l’emploi de mots garantissant le respect du souci de décence, de politesse, de civilité, éléments indispensables au discours politiquement correct.

 Pour ne blesser ou ne traumatiser personne on dira volontiers qu’un enfant quelque peu enveloppé souffre d’une surcharge pondérale, que tout cela est très pénible d’autant plus qu’il vit dans un quartier sensible depuis que son père, pardon, depuis que son géniteur s’est éteint dans les bras de la voyageuse de nuit et que son souvenir ne s’éveille plus qu’au champ du repos .

Ce type de segment phrastique nous permet de constater que le degré d’euphémisation du langage s’est intensifié au point de devenir banal et automatique.

          D’autres procédés empruntés par l’euphémisme sont relevés dans le Dictionnaire d’analyse du discours : l’abréviation (avec l’exemple des fitures pour les « confitures » dans le jargon de la préciosité) et la métaplasme (déformation du signifiant dans le cas des jurons tel que « sapristi ; parbleu »).

Il faut également noter que certains termes ne sont considérés comme des euphémismes que dans un contexte donné. Pour exemple, les termes affaiblis de malentendant,  mal-voyant…n’appartiennent pas à la catégorie des euphémismes s’ils désignent une personne dont l’acuité sonore ou visuelle est diminuée ; ils sont en revanche pressentis comme tels s’ils désignent une personne qui ne perçoit

aucun son ou aucune image et que le locuteur via leur emploi cherche à éviter l’usage de termes comme « sourd » ou « aveugle ».

 

L’euphémisme ne se réduit plus qu’aux occasions publiques ou officielles, mais trouve vie également dans les aléas de l’existence quotidienne.

De fait, peu importe que l’euphémisme engendre des effets comiques ou pathétiques ou qu’il soit incompréhensible à certains puisqu’il représente la nouvelle figure de proue du politiquement correct, et que dans ce flou artistique qu’il incarne, il se veut omniprésent, engagé dans un processus qui porte son nom, « l’euphémismomanie »[137].

 

B- Les différents degrés d’euphémisation de la langue : naissance, succès et fin

      

Une autre précision est nécessaire : les euphémismes utilisés dans le cadre du politiquement correct ne sont pas inébranlables ; en effet, certains termes utilisés au tout début de ce phénomène sont avec le temps, entrés dans le langage courant et s’usant, ont perdu leur statut de mots privilégiés, normés, contraints alors de se faire remplacer par d’autres euphémismes.

 

Cet aspect aléatoire que subit parfois l’euphémisme s’explique par le fait qu’il y a eu plusieurs « vagues » de politiquement correct, non pas que le principe ou l’idéologie ait changé, mais étant un phénomène de plus de dix ans déjà, le langage spécifique à cet esprit se renouvelle comme toute langue, au fur et à mesure de l’évolution de la société.

La refonte lexicale qui a lieu à chaque grand tournant de l’évolution du politiquement correct marque le jugement d’appel face à une réalité pénitentiaire, et son dessein reste le même : éviter les abus.

Cet aspect diachronique des phases lexicales du politiquement correct touche tous les domaines, à croire que chaque zone de vocabulaire cherche à être plus productive qu’une autre.

Aux États-Unis par exemple, le terme « nigger » a été remplacé par « négro » puis « black ». Mais loin d’être satisfait, et toujours enrôlé dans son credo fondateur « il est exclu d’exclure », le terme « black » fut jugé comme encore trop péjoratif. Alors, dans un deuxième élan, on s’est empressé de construire une expression tout en douceur , « colored people » (personne de couleur), puis estimant probablement que cette expression ne disait que la couleur et non l’être, la bienséance a proposé « Afro-Americain » pour finalement garder, aux dernières nouvelles, « African Americain », où le premier terme n’est pas abrégé et permet de considérer pleinement l’identité africaine qui reste indépendante et entière puisqu’elle n’est plus soumise au trait d’union.

Bien évidemment, l’exemple américain a trouvé terrain conquis en France avec entre autres exemples, le remplacement de « Charente-inférieur » par « Charente-Maritime », de « Basses-Pyrénées » par « Pyrénées-Atlantique » ou bien avec les « aveugles » devenus « non-voyants » et les personnes « grosses » désignées comme personnes « fortes »[138]

          C’est donc au début des années 1990 (1992, selon P.Merle, année qui marque « le début de l’épidémie du grotesque ») que la bienséance langagière se fait plus exigeante et que semble s’imposer partout un vocable politiquement correct.

Ce dernier appuie sa progression sur des donnes sociales et juridiques inébranlables : au début des années 1990 sont réétudiées la loi de 1972 contre le racisme et celle de 1981 sur la liberté de la presse. Ces deux textes sont appuyés par la loi Gayssot qui, au-delà de punir ceux qui contestent l’existence des crimes contre l’humanité, reconnaît en fait la possibilité pour les plaignants d’exister non seulement en tant qu’individus, mais de contester au nom et au sein d’une communauté, d’un groupe social.

Cet appui juridique qui est donné au politiquement correct contribue également à en faire un véritable phénomène de société susceptible d’interpeller toutes les communautés, et de s’employer dans tous les milieux.

Dans le domaine de l’entreprise par exemple, les différentes vagues euphémisantes du politiquement correct sont flagrantes[139].

Alors qu’il y a encore 20 ans on parlait de faillite ou de banqueroute pour une société mal en point, on a choisi d’éliminer ces termes trop crus pour évoquer dans un langage plus affiné (et surtout plus dédramatisant), une « cessation de paiement ». Le chômage également se perd dans ces « étapes analgésiques et adoucissantes » : au début on renvoyait, on virait « par charrette », on licenciait. Maintenant on évoque seulement des « suppressions d’emplois », et encore, en chuchotant. De même, ceux devenus trop âgés pour travailler subissaient les départs en pré-retraites, puis pour éviter toute discrimination sur l’âge, le politiquement correct a bien évidemment transformé l’expression en une doucereuse « cessation anticipée d’activité », expression incarnant « ces stop-douleurs que sont les mots »[140].

Une autre phase de l’évolution du politiquement correct est notamment mise en avant dans un article du journal La Croix en septembre 1995, où la narration d’un commentaire de Michel Field sur l’homosexualité nous prouve la flagrante volonté du politiquement correct à aller toujours plus loin :

 

          « Le règne du politiquement correct a gagné ce terrain après d’autres. Ainsi est-on sensé s’incliner quand un homme évoque « son mari » (…) ainsi est-on sensé applaudir quand Michel Field propose

‘ le mot homosexuel me gêne. Il vient souligner le choix sexuel qui paraît bien secondaire. Peut-être qui si on changeait le mot, qu’on appelait ça homo-amoureux, ça serait plus simple’ »[141].

 

Les expressions bienséantes appellent à toujours plus de rectitude, et le politiquement correct qui prend beaucoup d’ampleur laisse penser que c’est la langue toute entière qu’on veut changer.

 

Bien plus que le refus d’un vocabulaire incorrect, Le français précieux du 21e siècle, pour reprendre le titre de l’ouvrage de P.Merle, est une manœuvre linguistique inattendue. Tout d’abord parce qu’on ne pensait pas que le politiquement correct pouvait être encore plus bienséant. Ensuite, parce que cette nouvelle vague s’impose dans le paysage langagier français avec un unique credo : parler de façon toujours plus détournée.

Et malgré cette étrange relation lexicale au monde, les moyens mis en œuvre pour y parvenir sont nombreux :

 

          « Le français précieux du début du XXIe siècle se compose d’une douzaine d’ingrédients de base. Tout d’abord une bonne cuillerée de jargon philosophique (…) on mélange ensuite avec un bon vieux jargon psy (…) employé à tort et à travers (…) puis on verse une bonne portion de franglais ( …) on nappe ensuite de politiquement correct (…) à cela il convient d’ajouter quelques bonnes rasades de ces sigles abscons et autres acronymes ubuesques (…) pimentez de quelques barbarismes plus ou moins soft (…) de tics d’époque (…) d’un bon doigt de langage Internet et dérivés (…) et puis pour faire le liant, l’utilisation à haute fréquence de la périphrase »[142].

 

Bien que ces éléments énumérés sous forme de recette de cuisine ne nous semblent pas tous pertinent dans le cadre de notre étude, ils nous présentent toutefois la dernière version du discours politiquement correct, qui gagne toujours plus de terrain.

 

Si chaque époque a eu sa forme de préciosité linguistique, il s’avère que le siècle dernier et le présent se sont enrôlés, tout sourire, dans le jargon bienséant qui ne cesse de s’épanouir.

Et si l’affection langagière est aussi fleurissante, c’est que les différentes vagues des périphrases et des euphémismes propres au politiquement correct, entendent répondre à des requêtes qu’elles ont elles-mêmes exigées.

Parce que certains termes ont pris au fil du temps des connotations à priori négatives, l’évolution du politiquement correct semble ne jamais vouloir s’arrêter, sorte d’épidémie lexicale qui reprend, surveille, et croit guérir tout le vocable.

Parfois, on peut avoir l’impression qu’une telle lutte dépasse les commandements initiaux du politiquement correct.

En cherchant encore et toujours la modification d’une langue qui in fine ne satisfait jamais les exigences de la bienséance, on comprend que si au sein même du politiquement correct, différentes vagues de crescendo se jouent, une évolution externe a pareillement lieu.

Après L’Hexagonal de R.Beauvais, ce que nous nommons de façon généraliste, « politiquement correct » est repris par P.Merle sous le terme de « nouveau charabia », sorte de sociolecte lui succédant, et dont l’idéologie utopique n’est plus première, puisque l’unique dessein est de masquer la réalité par des mots admis et « branchés ».

Ce dernier terme, « mixture fort hétérogène, artificielle et chichiteuse »[143] constitue d’ailleurs l’une des variantes du politiquement correct dans la mesure où l’on retrouve là un intérêt pour les tournures « intellectualisantes », les mots abstraits et « psy », la récurrence de certains termes…

 

Néanmoins, la forme qui nous est présentée aujourd’hui est beaucoup plus violente, sauvage, dans le sens où elle s’impose tout le temps, à tout va.

Le politiquement correct qui s’est exprimé par une transformation du langage, a évolué en fonction de la modification des esprits, et chaque nouvelle vague le confirme par l’apport d’un style toujours plus emphatique ou burlesque.

Et qu’il s’agisse de mots « in » ou « dans le vent », le politiquement correct s’euphémise tant qu’il en devient son propre pléonasme.

Sous les diverses formes qu’il occupe et qui l’illustrent, il impose donc son pragmatisme dans un métalangage où il se présente comme une aimable solution langagière…vigilance perpétuelle d’un exercice lexical que les anglophones s’entendent à mettre dans « l’understatement ».

 

          Et au sein même de ces différentes figures de style, le politiquement correct lutte contre chaque mot qu’il désire rendre obsolète. Pour y parvenir, il utilise certains des ingrédients relevés P.Merle.

Qu’il s’agisse d’astuces purement linguistique ou non, le discours politiquement correct manie la langue française avec une étonnante facilité.

 

 

 

 

III/ De la tactique lexicale à la technique discursive

 

                                                                  « À force de dire les mêmes mots, les usagers finissent par dire les mêmes choses » (R. Beauvais)

 

1) Les mots clefs du politiquement correct

 

          Au fil de nos lectures, nous avons constaté qu’au centre du discours précieux, certains mots extrêmement récurrents, indiquaient à quiconque les utilisaient qu’il entrait dans la sphère du politiquement correct.

Ces termes spécifiques ne sont pas pris au hasard dans la langue française.

Ils sont choisis car ils atteignent plus ou moins un idéal de bienséance, de bienpensance, en tant que mots « neutres », sans aucune connotation péjorative, sans ambiguïté, et qui n’incluent aucun stéréotype particulier.

Ces fameux mots, privés en fait de tous sous-entendus, sont utilisés pour désigner de façon dénotative des idées refusées par le politiquement correct, des mots bannis de la langue française.

 

A- Évènement 

 

          V. Volkoff ouvre le bal en donnant l’exemple du substantif « évènement », devenu en peu de temps, mot phare de tout discours bienséant :

 

          « Dans le vocabulaire politiquement correct, ce mot remplace les mots catastrophe, calamité, crime, miracle, victoire, défaite, disparition, massacre, agression (…) qui ont tous l’air de porter un jugement de valeur sur la chose dont on parle »[144].

 

Ce mot, s’il dit l’action ne dit pas le ressenti. Mot informel et malléable, il ne s’éveille qu’à la tonalité de sa prononciation.

 

B- Variante 

 

          Le concept est encore plus flagrant avec l’exemple du mot « variante » qui est censé remplacer le mot « faute » où tout mot se rapprochant de l’idée d’un écart à la norme.

P.Merle cite à ce sujet l’auteure Danielle Leeman-Bouix qui, dès les premières pages de son livre, Les fautes du français existent-elles ?, propose de reformuler le mot « faute » sous prétexte qu’il est lourdement chargé de culpabilité.

Dès lors, toute erreur, tromperie, défaillance ou autre ne seront plus que les formes variables d’une variante.

 

C- Accompagner 

 

          Ce mot est relevé par P.Merle qui le présente comme contemporain aux prémisses du politiquement correct. En effet, depuis une dizaine d’années, on ne cesse de l’employer. Ce n’est pas le fait « d’accompagner » son ami au cinéma qui est ici pointé du doigt, mais bien le fait de trouver le dit verbe et ses terminaisons de même famille dans tous les domaines sensibles.

On parlera donc volontiers de « plan social  d’accompagnement », pour éviter le trop tragique « chômage ». De même, il s’agira « d’accompagner en douceur » des malades vers une vie nouvelle (autrement dit, une mort prochaine), comme le titrait Le Parisien en octobre 2003, « Malades en fin de vie cherchent accompagnants ».

Cette stratégie de contournement n’a finalement pas d’autres réalités que de permettre aux malades d’être accompagnés, sans souffrance sémantique.

 

D- Rendez-vous 

 

          Ce terme est un des autres mots en vogue dans le discours bienséant.

Non siglé, il est toujours suivi d’adjectifs ou de substantifs le connotant. On trouve ainsi le « rendez-vous démocratique » qui fait office d’élection, de référendum, tandis que le « rendez-vous revendicatif » est l’euphémisme poli désignant le terme trop violent de « manifestation ».

 

E- Déficit

 

          La rhétorique bienséante qui se veut toujours indolore offre là un terme qui fait état d’un échec, mais sans faire ressentir l’aspect négatif de la chose.

Ainsi, lorsqu’un homme politique n’est pas élu, on parle de « déficit des voix », pour un enfant illettré on évoque un simple « déficit de lecture », éventuellement causé par un « déficit d’éducation ».

Et si la société va mal, on accuse le « déficit d’information », le « déficit d’intégration », et finalement le « déficit de démocratie ».

Autant dire donc, que le déficit défile. Du déficit intellectuel au déficit auditif, rien n’est grave en fin de compte, puisque contrairement à un manque ou à une lacune, le déficit lui, peut-être comblé.

 

F- Communauté 

 

          Ce mot, qui pouvait jadis évoquer quelques marginaux réunis, s’est démocratisé au point d’être utilisé pour désigner toute sorte de regroupement.

Néologisme du nouveau millénaire, « communauté » et autre « communautarisme » et « communautarien » sont très à la mode. Exit la famille, l’association, le regroupement, la confrérie…adoptons plutôt la notion fourre-tout de « communauté », qu’il s’agisse de la communauté algérienne, de la communauté journalistique ou de la communauté homosexuelle, prenons garde, les communautés sont partout et on les intègre, sans même le savoir.

 

G- Culture 

 

          P.Merle présente un autre mot, fort galvaudé, et qui reçoit tous les honneurs du politiquement correct au travers des différentes expressions qu’il intègre.

Il s’agit du mot « culture » qui, au dépend de ses compères « mœurs, habitudes, coutumes, mode… », visiblement moins flatteur, se savoure à toutes les sauces :

 

          « Car qu’est-ce qui, aujourd’hui, n’est pas estampillé « culture » ? Et serait-il bien politiquement correct de ne pas accorder à chaque type d’activité humaine des galons culturels ? » [145].

 

Effectivement, de la culture télévisuelle ( « culture AB Production » pour TF1 faisant référence aux séries de la chaîne pour de jeunes adolescents ; « culture pub » du nom de l’émission sur M6) à la « culture In », celle qu’il faut avoir ( la « culture bédé », la « culture gay », la « culture kitsch »…) en passant par la culture musicale (on parle de « culture hip-hop » ou de « culture rock »), tout est histoire et question de culture, comme semble le proposer l’interrogation ironique de P.Merle « Serait-on en présence d’une culture de cultures, par hasard ? »[146].

 

H- Gérer 

 

          Ce verbe, dont l’apparition dans la langue française remonte au 15e siècle a la cote en ces temps de discours moralisateur.

Depuis les années 1980, le verbe « gérer », mis en scène dans des expressions à priori obscures, est quasiment devenu polysémique. Il remplace « attendre, supporter, admettre, aider… » et bien d’autres.

On « gère en interne » pour garder son calme, on « gère la soirée » quand on sait recevoir correctement ses invités, on « gère l’après » lorsqu’il faut faire face aux conséquences, à l’avenir d’une situation, d’un problème.

Son substantif, « gestion » s’accorde également avec tout. On gère la musique comme on gère l’immigration. On gère tout et son contraire. De la gestion du problème, pardon, du « déficit », à sa solution.

 

I- Émergeant

 

          Parce que le verbe « émerger » offre une certaine forme de puissance, il confère à chaque formule l’employant une image toute positive, tandis que d’autres verbes comme « paraître » ou « développer » mènent un combat trop passif.

Ainsi, inutile de dire que les pays en voie de développement (PVD) deviennent, sous les lumières du politiquement correct, des pays « émergeants », et que dans le même mouvement, les acteurs, musiciens ou intellectuels sont tous émergeants, du moment qu’ils ne sont pas encore trop connus. Car c’est forcément beaucoup plus « citoyen » de faire confiance à des artistes en pleine émergence.

 

J- Citoyen 

 

          Un autre mot relevé par P.Merle, intègre lui aussi, le cadre fermé des mots fétiches du politiquement correct. Il s’agit du terme « citoyen ».

Sans aller plus loin, l’évidence est tangible. Puisque la bienséance prône le dogme d’un égalitarisme universel, nous sommes tous aux yeux de la fameuse Déclaration, des citoyens.

Depuis le milieu des années 1990, le mot « citoyen » est intégré à toutes les locutions et paraphrases ambiantes, à saveur souvent politiques :

 

           « Chaque ère politique a eu ses mots (…) vocables vedettes (…) fracture sociale sous Chirac I et machins citoyens en tous genres sous Chirac II »[147].

 

Comme l’auteur l’énumère, qu’il s’agisse de « gouvernement citoyen, vagues citoyennes, initiatives citoyennes, forum citoyen, affirmation citoyenne, posture collective citoyenne, rôles citoyens, relais citoyens… », le terme est partout, dans toutes les bouches et toutes les pensées, et même en prison où l’individu n’est certainement pas exclu de la société, politiquement correct oblige, puisqu’il n’en demeure pas moins un « citoyen détenu ».

 

K- « Un petit peu » 

 

          Cette expression illustrant parfaitement la récurrence de l’euphémisme en discours politiquement correct est utilisée de plus en plus souvent, non pas comme assertion restrictive, mais bien comme formule adoucissante, comme le prouve cet extrait d’une interview radio, « Vous partez un petit peu du principe qu’à l’âge de dix huit ans, les étudiants se trouvent un petit peu à la rue »[148].

 

L- Espace 

 

          Et puis, bien au delà encore de ces mots spécialisés repris par le politiquement correct, il en est un qui a fait unanimement sa profession de foi dans la catégorie des mots stars de notre début de siècle, c’est le mot « espace ». S’il ne désigne pour le dictionnaire qu’un « lieu plus ou moins bien délimité »[149], il remplace bon nombre de termes dont il n’aurait du rester que la vedette.

Les espaces pleuvent en lieu et place de zone, salle, lieu, endroit, pièce… .

Extrêmement utilisé et parfaitement malléable, V.Volkoff est le premier à noter l’utilisation excessive de ce mot passe-partout sollicité au maximum dans le langage politiquement correct.

Ainsi, même en ne citant que les échantillons relevés par ce dernier, la liste est déjà longue : la salle de jeux devient un « espace ludique », celle d’études un « espace d’enseignement ».

Les lieux de dépravation que sont le fumoir, la prison et le bordel deviennent respectivement en discours retenu un « espace fumeur », un « espace carcéral » (on trouve parfois ici « univers ») et un « espace de fornication » (le discours politiquement correct présente paradoxalement une expression bien plus explicite que ne l’était le presque discret « bordel »).

L’hôpital quant à lui perd tout sens pour se présenter incompréhensible et froid dans la formule « espace prophylactique ».

L’église elle, revêt un aspect plus cosmopolite pour devenir un lieu ou un « espace de culte ».

Enfin, c’est après le théâtre, devenu « espace de représentation » que l’on peut se reposer dans un « espace de relaxation », le salon.

Mais l’euphorie sémantique autour de ce mot tourne vite au ridicule lorsqu’on rencontre à tout va des espaces qui n’ont plus aucun sens : « espace public de débat, espace de créativité démocratique, espaces d’échanges d’idées, espace de renouvellement ». De même, ne nous trompons point, si c’est « l’occultation de l’espace » qui décrit le travail d’un sculpteur, c’est la « déstructuration de l’espace », toujours le même, qui qualifie celui d’un architecte[150].

Se rajoute à ces exemples savoureux, ceux avancés par P.Merle qui enrichissent la polysémie du terme en se parant de nouveaux bienfaits : une émission de radio est un « espace de parole et d’écoute » tandis qu’une chaîne de télévision est présentée comme un « espace de liberté »[151]. Pour se détendre on erre dans un « espace arboré » ou on cherche le calme d’un « espace d’études ».

Enfin, pour clore tout le bonheur que nous offre ce mot, on se retrouve au café, nouvellement désigné comme « espace de convivialité ».

 

          Cette consommation immodérée d’un substantif vide initialement de toute connotation est tout à fait caractéristique de l’idéologie du politiquement correct et de l’usage quasi frauduleux qu’elle inflige au langage :

 

          « Le moule à bonbons est tellement fort que rien n’empêche la prolifération des formules franguignolantes et l’écriture Coca-Cola »[152].

 

Et lorsque le politiquement correct ne parvient pas à trouver d’équivalents, il use d’une astuce, audible à l’oral, visible à l’écrit, les guillemets.

 

 

2) La « guillemetmania »

 

                                                     « Où le français met les pieds dans le plat,  l’Hexagonal tourne autour du pot » (R. Beauvais)

 

          Le mot « guillemet » selon le dictionnaire n’est rien de plus qu’un

 

          « Signe typographique qu’on emploie pour isoler un mot, un groupe de mots, cités, rapportés ou simplement mis en valeur »[153].

 

La définition proposée par A.Santini dans son dictionnaire est bien évidemment autre, et c’est plutôt celle-ci que nous retiendrons :

 

          « Guillemets : preuve de la contagion correcte dans la presse écrite comme dans la langue parlée (…) ils constituent une protection efficace contre les abus de langage susceptibles de paraître inconvenants (« les vieux ») ou comme une distanciation mi-ironique devant des euphémismes à la mode (« quartiers en difficultés »)[154].

 

Dans le cadre de la pratique du discours politiquement correct, l’usage des guillemets sert donc beaucoup plus que pour la simple retranscription d’un discours rapporté.

Les guillemets qu’on dessine avec les doigts, geste convulsif à droite et à gauche, « mode-pincettes » pour citer P.Merle, qu’on sous-entend d’une moue un peu gênée, qu’on retranscrit en gras car surtout c’est important…

Bref, petites virgules en apesanteur qui dans l’esprit du politiquement correct convergent vers le statut de signes extra-linguistiques.

Quelle que soit la façon dont on les mentionne, on en use, et le discours politiquement correct lui, en en abuse.

 

Si l’on pouvait penser, au début des années 1990 que le phénomène ne durerait pas, qu’il s’agissait simplement d’une petite mode de proximité, le concept de guillemets a pris de l’ampleur. Vite et bien. À l’oral comme à l’écrit, il impose une redoutable omniprésence qui, la plupart du temps ne se justifie pas.

Coutume de fin de siècle, ce phénomène est d’ailleurs nommé par P.Merle, tantôt « le symptôme du guilletisme galopant »[155], tantôt la « guillemettite aiguë »[156].

Bien loin de se raréfier, l’emploi des guillemets s’exporte dans tous les milieux, du très médiatisé psychologue Philippe Sollers, parlant des gens « normaux » entre guillemets[157], en passant par une comédienne interviewée à la radio, qui fait référence aux textes entre guillemets « importants » du répertoire théâtral, jusqu’au maire d’une petite bourgade précisant que dans son village il n’y a pas que des « français », entre guillemets bien sûr.

Et si on les utilise à tout va, les guillemets s’emploient avec encore plus de facilité lorsque au nom du politiquement correct ils sont légitimés : ainsi, lors d’un flash d’information à la radio, on entendait le journaliste établir une comparaison entre le travail d’un handicapé mental et celui d’un salarié dit « normal », entre guillemets bien sur[158].

Les guillemets auraient donc en quelque sorte ici le pouvoir d’excuser la pensée. De même, comme le révèle P.Merle dans un article de Libération[159], le mot « laid » placé entre guillemets dans le titre « la valeur cachée des laids » autorise l’innommable.

Parler entre guillemets c’est un fait, est une constituante du discours politiquement correct.

Manie quotidienne, le guillemet est la nouvelle panacée de la bienséance à tel point qu’un journaliste de La Croix